Paris. Théâtre des Champs-Elysées, le 9 novembre 2009. Gaetano Donizetti : Don Pasquale. Laura Giordano, Nicola Alaimo, Mario Cassi, Juan Francisco Gatell. Riccardo Muti, direction

Pétillance de Muti

Considéré comme l’opéra bouffe le plus accompli de Gaetano Donizetti (1797-1848), Don Pasquale (1843) est un véritable petit bijou de finesse et de légèreté, toujours pétillant, un tourbillon d’humour qu’aucun temps mort ne vient jamais troubler.
Dans cette œuvre, l’une de ses dernières, le compositeur réactualise un genre que l’on croyait usé jusqu’à la corde, celui de l’opera buffa, initié plus d’un siècle auparavant par Pergolèse avec La Serva Padrona. Le canevas reste celui auquel le public était habitué, inspiré de la commedia dell’arte, où le vieux barbon se voit naïvement berné par le couple des jeunes amoureux, aidés par le serviteur complice et jouant double jeu – ici Malatesta, le docteur du vieil homme –. Mais, loin de se borner à ce quatuor de personnages archétypaux, Donizetti leur donne une réelle profondeur, notamment à Don Pasquale, si éperdu dans ses sentiments et son ridicule qu’il en devient touchant et attachant; à Norina, qui, toute à son rôle de peste, de mégère et de furie, se voit pourtant attendrie bien malgré elle par la bonhomie de ce vieillard et la sincérité de son amour tout neuf.
Audiblement inspirée par la verve rossinienne, la musique déroule ses rythmes enlevés et ses mélodies brillantes dans un mouvement perpétuel qui va crescendo au fur et à mesure que l’intrigue se noue et que le ruban de la farce se resserre.
Maître incontestable et incontesté de ce répertoire, Riccardo Muti galvanise ses troupes avec fougue et précision, démontrant avec éclat un équilibre parfait entre humour et élégance. Véritable maestro concertatore, il sait ménager ses chanteurs quand il le faut, tout en déchaînant son orchestre aux moments opportuns. Car c’est bien de son orchestre qu’il s’agit, cet orchestre de jeunes qu’il a créé et qu’il couve lui-même depuis plusieurs années déjà. Une formation orchestrale d’un niveau stupéfiant – surtout lorsqu’on réalise que les musiciens qui le composent ont tous moins de trente ans et sortent à peine des divers conservatoires italiens –, d’une pâte sonore à la somptuosité rare ainsi que d’une précision et d’une homogénéité qui n’ont rien à envier aux orchestres européens plus confirmés. Plus encore que le fort beau Demofoonte présenté au palais Garnier en juin dernier, le chef d’œuvre de Donizetti, par l’énergie jubilatoire de sa musique, donne l’occasion à tous les instrumentistes de démontrer leur maîtrise technique et leur sens musical. L’exigence du maestro Muti est désormais légendaire dans le milieu lyrique, exigence au travail qui porte ici ses fruits éclatants. Rappelons en outre que défenseur de la musique napolitaine qui est celle du drama enjoué voire délirant, poursuit à Salzbourg sa série d’éblouissantes réussites lors du festival de Pentecôte. Lire notre reportage à Salzbourg: Riccardo Muti dirige Il Matrimonio inaspettato de Paisiello (2008)

Buffa savoureux

Des fruits délicieux, au goût subtil, qu’on déguste avec un plaisir intense tout au long de la soirée. Ce même raffinement se retrouve avec bonheur chez les chanteurs choisis par le maestro. Dotés d’une connaissance approfondie de leurs rôles respectifs – car déjà incarnés à la scène au festival de Ravenne, représentations dont il existe un DVD paru sous l’étiquette Arthaus, mais aussi à la Scala en 1994 (Don Pasquale de Donizetti par Riccardo Muti chez TDK) – les interprètes semblent faire littéralement corps avec eux. Ils font fi des contraintes imposées par une exécution de concert: ils jouent et chantent avec autant de naturel que s’ils étaient sur une scène d’opéra. Tout dans leur jeu et leur chant respire l’aisance et la facilité, qualités cachant, on s’en doute, un intense travail. Tous étant italophones, la langue du librettiste Giovanni Ruffini s’en trouve magnifiée et ciselée comme rarement, performance suffisamment inhabituelle pour être saluée bien bas, tant elle procure de plaisir à l’oreille.
La Norina de la belle Laura Giordano se fond avec une délectation visible dans son rôle de peste, mutine et féline, sans doute la même jubilation avec laquelle elle sculpte les phrases donizettiennes. Car la technique vocale est magnifiquement huilée, des vocalises perlées avec précision aux trilles battus parfaitement, en passant par des aigus haut placés et résonnants, aux harmoniques riches, et traversant la masse orchestrale le plus facilement du monde. La voix étant d’essence légère, les graves manquent un peu de consistance, mais ce léger défaut ne résiste pas face à tant de grâces. Sans compter que cette Norina possède beaucoup de classe, on oserait dire du chien, et un caractère bien trempé au service d’un féminisme triomphant.

Son amant, le tendre Ernesto, trouve en Juan Francisco Gatell, jeune ténor hispano-argentin, un interprète idéal. Le timbre est beau, d’une couleur et d’un métal rappelant irrésistiblement celui de Juan-Diego Florez, la musicalité tout en délicatesse, et l’émission vocale remarquable de hauteur et de facilité. Il est en outre pourvu d’une voix mixte enchanteresse, le rendant capable des demi-teintes les plus raffinées, notamment dans sa sérénade du troisième acte, flottante et impalpable. Un bel espoir pour le répertoire belcantiste. Maître de cérémonie de la farce autour de laquelle se déroule l’œuvre, Mario Cassi met tout son art au service du rusé Malatesta. Grande présence scénique, timbre de bronze, puissance vocale, ce docteur a tout pour lui. Il aime visiblement cette musique et s’y amuse avec un bonheur communicatif.

Il forme avec la jeune basse bouffe Nicola Alaimo (neveu de la basse belcantiste Simone Alaimo) un duo d’une complicité à toute épreuve, dans la peine comme dans l’allégresse la plus totale. Car ce Don Pasquale-là, naïf et aveuglé par l’amour, tombe tête baissée et à pieds joints dans tous les pièges qu’on lui tend, et passe par tous les sentiments imaginables, de la joie la plus enfantine à la colère la plus noire, via le désespoir le plus profond ou la crainte la plus féroce – celle de sa femme, bien évidemment –. La jeune basse italienne offre du vieil homme à l’âme si leste un portrait saisissant de vérité, le faisant profiter de son physique imposant et de sa voix tonnante. Le timbre est charnu, et pourtant d’une grande finesse, capable de mille et une nuances, du piano le plus charmeur au forte le plus tonitruant, et sa maîtrise du chant sillabato est simplement remarquable. Loin de tomber dans l’excès, son jeu de scène est d’une grande élégance, jusque dans un désespoir tout de tristesse contenue et de larmes intérieures. Avec, au final, un Don Pasquale loin de tout grotesque, et sincèrement émouvant.
Prestation efficace et parfaitement en situation du baryton Luca Dall’Amico en notaire fictif. A saluer également, les courtes mais fort belles interventions du chœur, d’une belle homogénéité et d’une énergie communicative.
Chauffé à blanc par la qualité du plateau autant que par la présence du maestro Muti et la qualité bondissante de la musique, le public a réservé un véritable triomphe à tous les solistes, chacun visiblement très surpris de l’accueil qui lui était réservé. Preuve que sans stars internationales, sans grands noms – le chef, artisan principal de ce succès, bien entendu, mis à part – le bel canto peut être servi de façon exceptionnelle, sans esbroufe, avec simplement de vrais artistes et d’authentiques musiciens. Artcile mis en ligne par Lucas Irom. Rédaction: Nicolas Grienenberger.


Paris. Théâtre des Champs-Elysées, 9 novembre 2009. Gaetano Donizetti : Don Pasquale. Livret de Giovanni Ruffini. Version de concert. Avec Norina : Laura Giordano ; Don Pasquale : Nicola Alaimo ; Malatesta : Mario Cassi ; Ernesto : Juan Francisco Gatell ; Le notaire : Luca Dall’Amico. Chœur du Théâtre Municipal de Piacenza ; Orchestra Giovanile Luigi Cherubini. Direction musicale : Riccardo Muti.

Diffusion France Musique, le samedi 21 novembre 2009 à 19h

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