Paris. Palais Garnier, le 25 octobre 2011. La Source de Saint-Léon, Minkus, Delibes.. Ballet de l’Opéra national de Paris. Koen Kessels, direction. Jean-Guillaume Bart, chorégraphie

En réexhumant le ballet La Source (1866) de Saint-Léon, Minkus et Delibes, Jean-Guillaume Bart, ex étoile parisienne, réussit totalement: régénéré dans ses décors somptueux et une chorégraphie subtile et fluide, le spectacle devrait s’inscrire durablement sur la scène de Garnier, devenant même l’équivalent du Lac des cygnes ou de La Bayadère.

Romantisme réenchanté

On aime l’équilibre des épisodes et des tableaux, l’alternance ciselée des numéros solistiques et des collectifs spectaculaires (les épisodes des nymphes comptent jusqu’à 20 ballerines), l’enchantement permanent d’une danse jamais purement athlétique et démonstrative, mais qui sait a contrario relire le vocabulaire du romantisme féerique et orientalisant, laissant aux 5 personnages clés, l’occasion de composer des personnages de chair et de sang.

Seul regret, le titre supposait une magie aquatique où l’eau pouvait être un élément onirique majeur; à l’inverse, les décors et les références à l’espace recréent un monde qui met en scène le dispositif du théâtre lui-même: passementeries grandioses et effets de lianes en tissu et broderies évoquent ce temps du romantisme revisité, recréé, revitalisé… Comme si danseurs et acteurs visitaient le temps du spectacle, un vieux théâtre réexhumé.

Le chorégraphe évite le pompeux et le décorum si tentant ou si facile dans le cadre du ballet romantique, surtout oriental; Il en efface la gangue officielle ou strictement décorative pour ne s’intéresser qu’à la lisibilité et la cohérence de l’action; d’où une part préservée de la poésie sur la pure virtuosité. D’autant que la musique est loin d’être de seconde valeur: Minkus et le jeune Léo Delibes (qui bientôt composera Coppelia) inventent une manière de théâtre total permettant à l’orchestre d’éblouir par ses multiples facettes instrumentales; souvent la finesse de l’orchestration égale le raffinement du spectacle scénique: à ce titre toute la seconde partie (Acte II) qui commence par le tableau de la Cour du Khan est une féerie permanente: danse des courtisanes persanes (Odalisques), elfes devenus magiciens, pas de deux entre le Khan et l’esprit de la source (Naïla), puis entre les deux amants : le chasseur Djémil et Nouredda… enfin sacrifice de Naïla.

Ce soir pas d’Etoiles mais des premiers danseurs et des sujets (Charline Giezendanner dans le rôle de Dadjé, la favorite du Khan), tous indiscutablement électrisés par l’entrée au répertoire de ce nouveau ballet qui a la séduction des grandes fresques réécrites par Noureev. Bart ajoute des registres complémentaires à l’action principale, trouvant avec une justesse délectable, l’idée de seconds rôles, parfaitement intégrés à la narration: Zaël, elfe de Naïla (remarquable Alessio Carbone), entouré d’un quatuor aérien de corps juvéniles et sveltes, est l’autre attrait jaillissant du ballet; ces cinq là inscrivent La Source dans l’enchantement nocturne du drame shakespearien revisité par Mendelssohn (Le Songe d’une nuit d’été); Myriam Ould-Braham dans le rôle-titre se distingue très nettement aux côtés de ses partenaires: en elle émane la grâce des ballerines légendaires romantiques: pur esprit aimant, prête à se sacrifier et donner sa vie pour que l’être aimé vive son propre bonheur…

Les hommes ne sont pas en reste: Josua Hoffalt fait un chasseur amoureux, élégant et fluide; et son ennemi, le frère de Nouredda, Mozdock (Christophe Duquenne) affirme une identité façonnée dans la nervosité martiale et l’entêtement agressif.

En préservant le caractère dans chaque pas, l’élégance et la clarté du dessin, la simplicité des tableaux symétriques, Bart fait un ballet aussi prenant et enchanteur que les classiques du genre: le Lac des Cygnes ou La Bayadère (1992). Mais le chorégraphe va plus loin qu’une simple évocation réactualisée du ballet romantique français: il en révèle grâce à d’excellentes coupes, la poésie, la grâce et la subtilité. L’orientalisme du sujet est bien présent (les costumes des Caucasiens et des Odalisques signés Christian Lacroix rappellent Bakst) et le déroulement de l’action du début à la fin, soigne les enchaînements et les contrastes. Voici un grand ballet digne de la maison parisienne, dont les enchantements multiples sont la vraie grande surprise de cette rentrée. Spectacle incontournable.

La Source de Saint-Léon, Minkus, Delibes. Paris, Palais Garnier, jusqu’au 12 novembre 2011. Reconstruction en deux actes. Ballet de l’Opéra national de Paris. Koen Kessels, direction. Jean-Guillaume Bart, chorégraphie.
Diffusion en direct le 4 novembre 2011 dans les cinémas Gaumont Pathé.

Illutrations: La Source au Palais Garnier (octobre 2011). L’esprit de la Source, Naïla; Zaël, l’elfe de Naïla; les Caucasiens accompagnant Nouredda…

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