Opéra, compte-rendu critique. Paris. Philharmonie, le 3 avril 2017. Mozart : Die Zauberflöte. S. Stagg, J. Prégardien / Ch. Rousset.

MOZART wolfgang vienne 1780 1790 classiquenews 1138381-portrait-wolfgang-amadeus-mozartOpéra, compte-rendu critique. Paris. Philharmonie, le 3 avril 2017. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Siobhan Stagg, Julian Prégardien, Klemens Sander, Jodie Devos, Dashon Burton. Christophe Rousset, direction musicale. Décidément, il semble impossible de se lasser de la Flûte Enchantée. C’est l’œuvre qui a fait naître notre passion pour l’opéra, et depuis presque un quart de siècle, elle nous accompagne fidèlement, comme un repère immuable et une ligne d’horizon. Pourtant, il est des soirées qui nous la font redécouvrir, où nos oreilles s’ouvrent et s’étonnent comme aux premières écoutes. Cette version concertante offerte par l’Opéra de Dijon au public parisien est de celles-là.

Das klinget so herrlich

Maître d’œuvre, Christophe Rousset emporte avec lui ses fidèles Talens Lyriques qu’il connaît si bien et couve amoureusement. Sa direction éblouit d’un bout à l’autre de la partition, depuis une Ouverture dont la vivacité bondissante n’empêche jamais la solennité ni le mystère, jusqu’à un chœur final vibrant de noblesse puis éclatant de joie. L’orchestre respire avec lui, magnifiquement préparé, absolument remarquable de précision et d’unisson, toujours alerte mais jamais pointu, au contraire chantant et caressant. On retiendra surtout le premier trio ainsi que les deux quintettes, architecturés comme une mécanique d’horlogerie et contrastés comme rarement ; ainsi que le dialogue entre Tamino et l’Orateur, splendidement mené, ponctué de silences éloquents qui utilisent la réverbération de la salle comme l’écho des dernières paroles. En outre, la grande scène des Epreuves, introduite par des couleurs instrumentales presque minérales, acquiert une force nouvelle par le tempo ralenti mais admirablement détaillé choisi par le chef.
A l’unisson de ce projet musical, le chœur de la maison dijonnaise émerveille par sa cohésion et la transparence de sa couleur, aussi limpide dans ses adresses au Prince et dans un admirable « O Isis » qu’éclatant dans sa liesse à l’issue de l’initiation du jeune couple.
Au diapason de cette interprétation qui souffle un véritable vent de fraicheur, la distribution démontre le soin avec lequel elle a été réunie. Aux côtés des trois adorables Enfants venus de la Maîtrise de Dijon et des deux excellents Prêtres et Hommes d’armes issus du chœur, le Monostatos de Mark Omvlee se distingue par l’impact claironnant de son ténor de caractère, parfois à la limite de la caricature mais d’une efficacité diabolique.
On tombe instantanément sous le charme d’un trio de Dames idéalement appareillées, peut-être le meilleur entendu en salle.  A la clarté rayonnante de Sophie Junker répond la moire d’Emilie Renard et le velours d’Eva Zaïcik – cette dernière toutefois davantage soprano que mezzo, pour nous –. Toutes trois forment une véritable entité tricéphale, aux couleurs merveilleusement complémentaires et en totale symbiose musicale, pour des interventions impressionnantes de précision, un absolu régal.
Bon Sarastro de l’américain Dashon Burton, au timbre somptueux et à l’autorité indiscutable, mais un peu mis à mal par les notes les plus graves du rôle, audiblement baryton-basse plutôt que basse véritable.
DEVOS jodie soprano portrait classqiuenewsSplendide, la Reine de la Nuit de Jodie Devos marque les esprits et le personnage. Après sa première Lakmé à Tours voilà deux mois à peine, la jeune soprano belge franchit une nouvelle étape importante dans sa carrière avec sa première Astrifiammante. Et une fois encore, elle démontre combien sa maturité tant vocale que musicale lui permet de faire d’un coup d’essai un éblouissement. La partie lente de son premier air émeut profondément par sa douleur vraie, avant de laisser scintiller sa voix dans des vocalises magnifiquement ciselées jusqu’au contre-fa bien présent. Le second air restera longtemps dans toutes les mémoires par sa flamboyante autorité, texte rageusement articulé et suraigus dardés, dans une vengeresse montée en puissance qui fait de ce moment le paroxysme de la soirée. La chanteuse est secondée en cela par un orchestre chauffé à blanc par son chef, tourbillon sonore qui soulève la salle une fois le dernier accord assené.
Très bon Papageno du baryton autrichien Klemens Sander, nuancé et drôle sans excès, auquel on reprochera seulement une petite tendance à vouloir trop chanter ce qui pourrait simplement être dit, cravatant ainsi parfois une émission qui ne demande qu’à monter librement dès lors que le naturel reprend le dessus.
Il forme un couple irrésistible avec la Papagena aussi désopilante que séduisante de Camille Poul qu’on est heureux de retrouver.
Rayonnante Pamina, l’australienne Siobhan Stagg, membre de la troupe du Deutsche Oper de Berlin, remporte tous les suffrages grâce à sa grande voix de soprano lyrique, corsée et lumineuse, délivrant un beau « Ach ich fuhl’s » ainsi qu’un splendide suicide et surtout un « Tamino mein » où elle s’affirme avec grandeur.
Révélation de la soirée, Julian Prégardien incarne un Tamino proche de l’idéal. Fils d’un ténor célèbre, le jeune chanteur apporte au rôle ses multiples expériences musicales dans l’oratorio et le lied, pour un résultat admirable de délicatesse, de ligne et de mots à fleur de lèvres, qui n’exclut pourtant jamais une belle puissance et une blondeur vocale éclatante aux moments clefs de la partition. Ainsi, ses deux airs portent déjà la marque des grands, en particulier le premier, plein d’une exquise tendresse qui se transforme peu à peu en irrépressible passion. Mais c’est devant les Portails qu’il se révèle tout entier, héroïque et fier, laissant augurer du meilleur pour son Obéron prochain à Munich. Un artiste à suivre de très près et dont l’avenir parait radieux. Et c’est avec un sourire d’enfant qu’on quitte la salle, véritablement… enchantés.

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Paris. Philharmonie, 3 avril 2017. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Livret d’Emmanuel Schikaneder. Avec Pamina : Siobhan Stagg ; Tamino : Julian Prégardien ; Papageno : Klemens Sander ; La Reine de la Nuit : Jodie Devos ; Sarastro : Dashon Burton ; Papagena : Camille Poul ; Première Dame : Sophie Junker ; Deuxième Dame : Emilie Renard ; Troisième Dame : Eva Zaïcik ; Monostatos : Mark Omvlee ; L’Orateur : Christian Immler ; Premier Prêtre et Premier Homme d’armes : Rafael Galaz ; Second Prêtre et Second Homme d’armes : Yu Chen ; Les trois Enfants : Nina Zenasni-Cor, Rémi Meyer, Mathilde Gomis. Chœur de l’Opéra de Dijon ; Chef de chœur : Anass Ismat. Les Talens Lyriques. Direction musicale : Christophe Rousset

VOIR aussi notre reportage vidéo exclusif LAKME de Delibes avec Jodie Devos à l’Opéra de Tours en janvier 2017

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