Martial Caillebotte: Messe solennelle de Pâques (Piquemal, 2012)1 cd Sisyphe 020

Etait-il légitime de ressusciter la Messe Solennelle de Pâques du frère cadet de Gustave, Martial Caillebotte ? A cette question apparemment anodine dont dépend pourtant l’investissement humain, artistique et financier de tout un collectif,sans compter la confiance que peut placer dans ce genre d’entreprise audacieuse voire périlleuse un label de disque, nous répondrons sans réserve: ” oui “!!

Dans la famille Caillebotte, les fils de Martial père (née en 1799), les frères Alfred, Gustave et Martial cultivent en particulier les deux derniers, une fibre spécifiquement artistique. L’immense fortune familiale dont ils sont bénéficiaires leur permet de développement leur sensibilité culturelle et surtout créative. Si le demi frère (né d’un premier mariage) Alfred est abbé, Gustave demeure le plus connu aujourd’hui: mécène des peintres de la modernité, des impressionnistes dont Renoir, Monet, Sisley, Pissarro et lui-même peintre réévalué récemment, réestimé à l’égal des plus grands créateurs plasticiens de la fin du XIXè: qui ne connaît pas aujourd’hui ses fameux raboteurs de parquet, fleuron des collections du Musée d’Orsay ?


Ferveur lumineuse de Martial

C’était jusqu’à présent sans compter sans l’oeuvre tout autant estimable de son frère Martial, photographe et compositeur dont l’exhumation de la Messe solennelle de Pâques devrait intéresser les spécialistes du romantisme français, en particulier les amateurs et chercheurs défenseurs de la veine plutôt classique voire académique de l’art musical vers 1896, soit à l’extrême fin du XIXè, au cœur de cet éclectisme diffus qu’on confond souvent avec ce goût décadent du kitsch.
De fait, célébrer Pâques vers 1896 (année de la création de la Messe de Martial Caillebotte) exige faste et diversité: le dimanche 5 avril 1896 à Notre-Dame de Lorette (paroisse de l’Abbé Alfred Caillebotte), sont jouées les Messes de Martial donc, mais aussi Gounod (Sainte-Cécile), de Samuel Rousseau (6 au total), Cherubini (3), Beethoven (2), et bien sûr l’une de Théodore Dubois, académicien récemment réévalué, et qui fut le professeur d’harmonie de Marital Caillebotte au Conservatoire (1873-1874). Foisonnement propre à l’époque qui nous paraîtrait aujourd’hui bien indigeste…

La réussite de la Messe solennelle de Pâques tient à son architecture fastueuse et grandiose, pourtant servie par une écriture lumineuse, d’un équilibre serein tout à fait dans le style et l’esthétique défendue par son maître au Conservatoire, Théodore Dubois. L’amour de la clarté et du raffinement dans les passages harmoniques s’est transmis du maître à l’élève avec une évidence et un naturel parfaitement repérables. Voici les fruits d’un cerveau mûr et d’un tempérament accompli qui dès avant Bruneau (Messidor, 1897), écrivait en prose libre son oratorio jamais créé mais composé dès 1883, L’enfant prodigue. Sous l’apparente sérénité académique tout au moins classique, se cache un fort métier original et personnel et la Messe, œuvre tardive, ici dans sa seconde version réduite (sans flûtes, clarinettes, bassons, hautbois…), atteste d’un style aussi élaboré et sûr que celui pictural de son frère Gustave.

Le respect de la liturgie (Kyrie, Gloria, Credo, Communion, Sanctus, Agnus Dei) n’empêche pas une forte empreinte wagnérienne: Martial fait le voyage à Bayreuth dès 1892 puis en 1896 avec Renoir. La fréquence des gammes descendantes et ascendantes souvent purement chromatiques l’attestent. Mais c’est précisément la maîtrise de l’écriture et sa direction positive, heureuse (en liaison avec l’affirmation de la Trinité et l’expression enjouée de la Résurrection) qui emportent l’adhésion. La joie inonde ce massif tourné vers l’espoir et le bonheur. Les harpes soulignent l’activité du sentiment de plénitude active et l’on reste saisi, entre autres, par le solo de trompette qui marque le Credo d’une intériorité ombrée très subtile…
Aux initiateurs de cette redécouverte qui enrichit notre connaissance de la musique liturgique française de la fin des années 1890, revient le mérite de l’audace et du défrichement.
Même défendue par des interprètes choristes amateurs, et dans une prise de son live qui restitue à l’œuvre sa résonance réverbérée, fidèle à l’esprit et aux conditions de sa réception à Notre-Dame de Lorette en 1896, la partition confirme un vrai talent musical, à la théâtralité mesurée et inventive qui nous touche aujourd’hui par la justesse de ses options ferventes. Michel Piquemal veille à l’équilibre rayonnant et orfévré d’une orchestration miroitante et dramatique sans bois (cordes, harpes, trombones, trompettes et orgues). Belle et convaincante résurrection.

Martial Caillebotte (1853-1910): Messe solennelle de Pâques, 1896. Chœur Vittoria. Orchestre Pasdeloup. Michel Piquemal, direction. 1 cd Sisyphe 020, enregistré en 2012.
Illustration: Martial au piano par Gustave Caillebotte (DR), portrait de Gustave et Martial, le peintre et le compositeur (DR)

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