Livres. Henri Christophe. Richard Wagner : L’Anneau du Nibelung (Symétrie)

henri christophe l anneau du nibelung wagner traduction isbn_978-2-36485-026-2Rédigée au moment de la diffusion sur Arte en 1991 de la fameuse Tétralogie du centenaire de Bayreuth (1876-1976) signée Chéreau et Boulez, la mythique équipe française, la traduction d’Henri Christophe est éditée chez Symétrie. Le texte a été composé pour être lu sur les images de cette production, dans le temps imparti pour chaque séquence, dans la durée  du spectacle, selon les contraintes aussi pratiques (2 lignes de texte au bas de l’écran). Il en découle une prosodie rapide, séquencée, aux images sensuelles et charnelles, aux éclairs réflexifs qui engagent et dévoilent tout un étroit réseau de correspondances entre les tableaux, dans les strates du texte global. Le cerveau de Wagner n’a jamais été mieux compris dans une langue à la fois précise, violente, organique et flamboyante. C’est immédiatement l’intelligence du dramaturge Wagner qui surgit, son sens du verbe, sa ciselure des portraits psychologiques et des situations.

Traducteur en 1991 pour Arte, Henri Christophe éclaire les facettes prosodiques du Ring

Wagner traduit : une révélation poétique

 

CLIC D'OR macaron 200Ne prenons que deux exemples parmi les plus denses et psychologiquement fouillés du Ring : extraits de La Walkyrie, le monologue de Wotan qui s’adresse à sa fille chérie Brünnhilde et lui avoue son impuissance face aux arguments de l’épouse Fricka qui lui demande de rompre sa protection auprès des Valse… Puis extrait du Crépuscule des dieux : le dernier monologue de Brünnhilde, l’épouse trompée par Siegfried qui cependant frappée d’un discernement supérieur, comprend le sens profond de tout le cycle, pardonne à celui qui l’a trahie, et restitue l’anneau maudit aux filles du Rhin…
D’une façon générale, le texte de Henri Christophe est direct, plus clair du point de vue des idées et des images formulés ; séquencé en phrases courtes, il souhaite (même si sa destination n’est pas d’être chanté) reproduire le rythme du chant lyrique ; le découpage qui en découle semble suivre les méandres du continuum musical : Henri Christophe a écouté chaque scène musicale en formulant la taille, le débit de ses traductions. Evidement indications scéniques et didascalies n’étant pas indiquées entre parenthèses, le lecteur perd en compréhension scénique et visuelle, mais il gagne une proximité émotionnelle avec chaque protagoniste que les autres textes à la rédaction plus contournée, n’offrent pas.
Même pour des non germanistes/germanophones, le travail de Wagner sur l’allitération et non la rime, une saveur organique du langage qui convoque la présence tangible des pulsions et forces psychique inspirées des mythes fondateurs qui l’ont tant porté dans la conception globale de la Tétralogie, s’impose : elle attise la lecture dans le feu des forces en présence. Le jeu de Wagner est d’anticiper ou de se remémorer, dilatation élastique et oscillante du temps qui fonde sa fascinante intensité : passé et futur sont évoqués presque simultanément pour intensifier la perception du présent (prolepses ou prévisions, analepses ou flashback). La vision est déjà cinématographique et l’on repère dans la construction du maillage linguistique ainsi restitué, les filiations et les correspondances multiples du texte, conçu comme un seule et même étoffe qu’on la prenne à son commencement comme à sa fin…

Les idées préconçues tiennent bon, or si certains s’entêtent à regretter les faiblesses du Wagner librettiste, force est de constater ici la puissance de son verbe, l’éloquence de ses idées, la cohérence des imbrications dramatiques, le sens de l’impact dramaturgique. Tout cela restitue la force et la spécificité du théâtre wagnérien, scène plus psychique et politique que narrative et d’action : tout fait sens à mesure que les situations se précisent, que les confrontations accomplissent leur œuvre. Le lecteur saisit enfin l’unité souterraine du cycle. Peu à peu s’affirme la profonde impuissance des êtres ; ces dieux ambitieux, arrogants s’épuisent dans l’exercice et le maintien absurde de leur pouvoir : la destinée de Wotan /Wanderer s’en trouve lumineuse ; un résumé du cycle entier : chacun tôt ou tard doit assumer les conséquences de ses actes. Au compositeur de dessiller les yeux des aveuglés. Gageons que le texte d’Henri Christophe accrédite enfin le principe à présent explicite d’un Wagner, librettiste affûté voire génial. C’est bien le moindre des apports de cette traduction heureusement éditée.

Henri Christophe. Richard Wagner : L’Anneau du Nibelung (Éditions Symétrie). ISBN : 978 2 36485 026 2. 403 pages. 13,80€. Février 2015. Un texte d’introduction très documenté récapitule l’histoire des traducteurs français de Wagner et aussi la chronologie des créations de ses oeuvres dans l’Hexagone… Passionnant.

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