Livres, compte rendu critique. Glenn Gould par Jean-Yves Clément (Actes Sud)

GOULD glenn actes sud j y clement critique compte rendu livres classiquenews 9782330061357Livres, compte rendu critique. Glenn Gould par Jean-Yves Clément (Actes Sud). Ce nouvel opus de la collection Actes Sud / Classica évoque la carrière, surtout la vie de Glenn Gould, pianiste unique en son genre resté entre autres célèbre pour son interprétation magistrale des Variations Goldberg (enregistrées en 1955, éditées en 1956). Mais en amateur de pianisme exigeant, c’est à dire serviteur de la musique, l’auteur analyse les qualités du Québécois dont l’idéal esthétique fut plus puissant et moteur que l’activité de l’interprète. D’ailleurs, Glenn Gould se définissait d’abord comme compositeur et communicant avant d’être pianiste. La pensée mène une vie dédiée à l’interrogation profonde sur l’art et le sens de la création. Glenn Gould est un penseur de la musique c’est à dire son serviteur le plus humble, en cela opposé à l’idée même de carrière comme de vedettariat. Apôtre du contrepoint et de la polyphonie, donc logiquement serviteur de Bach (dont les fugues représentent le saint Graal), Gould entend célébrer à sa façon l’instant musical comme une messe, hors concet et public, – un rituel inépuisable et toujours renouvelé grâce au medium technologique, télévision, enregistrement : que n’aurait-il tenté, inventé à l’heure d’internet et du tout vidéo ? Le disque permet d’écouter toujours et encore ce feu atemporel de la célébration, celle de la musique qui se fait et semble être créée au moment où on l’écoute. Le geste de Gould est comme celui de Scriabine, celui d’un passeur et d’un visionnaire dont la quête finale est celle d’une extase qui célèbre la sainte musique.

L’auteur analyse ce qui chez Gould entrave l’accomplissement de ce but intime, supérieur, transcendant : évidemment l’épreuve du concert, la machine infernale qui mêle public et auditoriums, tout cela l’éloigne de son but personnel. D’où sa retraite volontaire et l’immersion dans son travail en studio (en 1964, soit à 32 ans).
L’homme fut un ascète, cultivant l’art de la singularité, de l’humour (plus british qu’américain), de la dérision extrême, délirante, créative, un rien surréaliste (voir et écouter ses auto-interviews dont il écrivit réponses et questions… ). Après un texte d’ouverture qui vaut introduction, l’auteur présente donc la première période, de sa naissance à Toronto jusqu’à ses 15 ans, dite de jeunesse, passionnée et curieuse : “De l’affirmation de soi (1932-1947) ; puis le temps “De la recréation (1947-1955), jusqu’à ses 23 ans : un compositeur de miniatures, admirateur de Wagner, Richard Strauss et Schoenberg… C’est l’époque et la date décisive pour son travail, de la découverte du microphone, à la Noël 1950, à 18 ans : son destin se joue alors, conscient que l’inhumanité technologique et l’expérience viscéralement individuelle de la musique enregistrée, garantissent a contrario des présupposés, “la qualité de l’art”. Toute la pensée musicale de Gould se livre dans ses enregistrements et l’auteur en repère et identifie chacun des jalons majeurs; le quatrième chapître, “De la morale (1955-1964)”, souligne les débuts de Gould immense concertiste, repéré par le directeur de la Columbia, David Oppenheim qui lui fait signer un contrat d’exclusivité pour la firme Sony et accepte de l’accompagner dans un premier défi : enregistrer les Variations Goldberg de Bach, alors chasse gardée, complexe, des clavecinistes (ormis la légendaire Rosalyn Tureck). Virtuosité, contrepoint, abstraction : du jour au lendemain, Gould devient grâce à cet enregistrement (édité à 22 ans en 1956) devenu mythique, le nouvel apôtre de la musique la plus raffinée, idéale. Gloire poursuivie avec sa fameuse tournée en URSS au printemps 1957, sujet de triomphes tout aussi mémorables…

A 32 ans, le pianiste canadien le plus célèbre s’enferme dans le studio pour ne plus jamais en sortir…

GOULD, apôtre de la musique absolue

CLIC_macaron_2014glenn gould piano sony classical the sound of glenn gould prensentation critique classiquenews juin 2015Après des tentatives à la direction d’orchestre, puis des coopérations passionnantes menées avec Krips, Bernstein, Karajan, Gould atteint le sommet de son itinéraire en 1964 : c’est le chapître V : “Du renoncement (1964-1973)” : c’est le temps du Gould nietsztchéen : foncièrement anti comédien, anti théâtral, anti séducteur, celui qui se retire des concerts et des performances publiques, pour se replier et se concentrer sur son accomplissement au studio, vécu comme un “cloître musical”. Etre seul avec la musique, comme “être seul avec Dieu”. Mais transmettre toujours la passion de la musique et au plus grand nombre : l’acte de l’enregistrement y pourvoira. Le Dimanche de Pâques 1964, à 32 ans, ayant encore 18 années pleines à vivre, l’apôtre Gould entre en cellule, pour s’abstraire du monde et des concerts, et se fondre dans l’expérience intime de la musique. Prophète ou mystificateur, Gould prédit alors la mort du concert et l’essor du média électronique (lire The prospects of recording). Pour Gould, l’enregistrement seul, plutôt que l’expérience collective du concert, permet à l’auditeur de vivre intrinséquement l’expérience du compositeur confronté au sens et aux enjeux de sa propre partition. Proche des idées de Marshall McLuhan, ou de Jean Le Moyne, Gould défend la philosophie de l’enregistrement dont le montage en permettant d’exprimer dans sa justesse le message de l’auteur, offre une photographie complète et précise de l’idéal artistique du compositeur. “Pas d’art véritable sans montage, c’est son credo”. Gould artisan de l’ère numérique et au delà de la standardisation du goût, de sa banalisation et de sa plannification apauvrissante, entrevoit plutôt des ressources inespérées où l’enregistrement et ses montages intelligents, permettraient à l’auditeur, ayant choisi à partir d’un choix libre et accessible, les versions interprétatives de son choix, devient le créateur de ce qu’il écoute. Ahurissante révélation qui redonne du sens à la technologie et s’oppose à notre système actuel où l’artiste est objet passif d’un système marketing qui l’étouffe et le contraint (sans dire qu’il l’exploite). Gould milite plutôt pour la libération du message créatif grâce à la technologie aussi accessible et fonctionnelle que complexe et fine. Rien n’a vieilli chez le penseur Gould dont la pensée, l’acuité du discernement et son intelligence anticipatrice, grâce au texte lumineux de l’auteur, ne cessent de nous interroger comme de stimuler notre quête de sens musical. Captivant.

Livres, compte rendu critique. GLENN GOULD ou le piano de l’esprit par Jean-Yves Clément. Editions Actes Sud, Beaux Arts. Collection Classica — Parution : avril, 2016 / 10,0 x 19,0 / 176 pages. ISBN 978-2-330-06135-7 — Prix indicatif : 16 €. CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016.

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