Livres, compte-rendu, critique. Gilles Cantagrel : La rencontre de Lübeck: Bach et Buxtehude (Éditions Desclée de Brouwer)

cantagrel bach et buxtehude livre declee de brouwer critique compte rendu classiquenews CLIC de classiquenewsLivres, compte-rendu, critique. Gilles Cantagrel : La rencontre de Lübeck: Bach et Buxtehude (Éditions Desclée de Brouwer). La maison d’édition DDB Desclée de Brouwer réédite un texte capital pour comprendre d’où vient JS Bach, ce que le génie du baroque germanique doit à son mentor lübeckois : Dietrich Buxtehude (1637-1707). Une pensée universaliste, une exigence artistique qui fusionnant foi et art, fait de la musique, un savoir rhétorique qui détient les clés de la vie humaine… Rien de moins. C’est cette vertu de la musique, son essence harmonique et parfaite, miroir de la perfection divine que le vieux maître transmet à son jeune successeur. Transmission d’une leçon, d’un enseignement, d’une sagesse, le sujet de ce livre plus proche de la vérité historique que fiction romanesque, permet de mesurer ce qu’ont eu de commun, deux grands créateurs du Baroque germanique : Buxtehude et JS Bach.

La ville de Lubeck (qui est aussi le personnage principal de ce texte) ayant été bombardée en 1942, rien ne reste de la ville qu’a connu le jeune Bach âgé de 20 ans, venu y écouter et rencontrer son modèle d’alors : l’illustre et génial organiste Buxtehude, véritable dieu vivant de la musique. Disparus à jamais les monuments baroques de la riche cité de 1705, comme les archives documentant l’une des rencontres les plus importantes de l’histoire de la musique : celle du jeune Jean-Sébastien avec Dietrich Buxtehude, à partir du 30 octobre 1705 : Bach est un jeune homme de 20 ans, organiste à Arnstadt. Buxtehude est à la fin de sa vie, il mourra 2 ans après la rencontre : c’est plus qu’un musicien virtuose et le premier sur son territoire : un génie qui a fusionné exigence artistique et pensée religieuse.
Pour Bach, c’est le pèlerinage de sa vie. Ayant parcouru 100 lieues, d’Arnstadt en Thuringe (le berceau de la famille Bach) à la ville hanséatique de Lübeck, il a quitté son poste d’organiste, sa famille, parcouru à pieds la distance nécessaire passant par Lünebourg, enfin arrivé le 30 octobre 1705 au terme d’un périple de près de 12 jours.

 

 

 

Transmission d’un savoir

 

 

buxtehude aux cotes de Reincken 1674 soiree musicaleC’est que Dietrich Buxtehude (1637-1705) est une personnalité unanimement reconnue, célébrée, vénérée par un cercle de jeunes disciples dont les musiciens les plus prometteurs de leur génération. Bach fait partie de ces jeunes apprentis désireux de comprendre le mystère d’une célébrité si universelle. Son voyage lui apportera les fruits espérés. Aux côtés de Haendel qui lui aussi a fait le voyage et qui composant son opéra Rodrigo, s’apprête à quitter Lübeck pour Rome, Bach vit une véritable initiation, un périple dans la ville, aux côtés de Buxtehude qui organise les fameux concerts du mercredi et du jeudi (Abdenmusiken), auxquels la foule se presse… Le jeune organiste est ainsi sensibilisé au métier, au savoir musical, aux secrets de l’orgue, du jeu au pédalier, au sens profond de la composition musicale. Au soir de sa vie, le vieux Buxtehude (sexagénaire) pense à sa succession, regrette la mort de son élève le plus talentueux (après Bach), Bruhns, décédé à 30 ans ; jouant à l’orgue lors de soirées mémorables et fastueuses où toute la ville de Lübeck se présente, (mercredi 2 puis jeudi 3 décembre 1705 dont le programme est précisément décrit), livrant toute la musique des grandes fêtes religieuses, Buxtehude livre une leçon de maîtrise, trouvant en la personne du jeune Jean-Sébastien, un assistant d’une exceptionnelle sensibilité. Les deux hommes se comprennent ; et la transmission de la pensée musicale qui se réalise ici, structure fondamentalement l’esprit et l’éthique du jeune organiste d’Arnstadt, qui est alors au début de son immense carrière. La langue est précise et sobre ; le souci d’exactitude historique et de véracité humaine rétablit la richesse et la profondeur d’une rencontre clé dans l’histoire de la musique.
L’histoire musicale est une affaire de rencontre, de partage, de transmission, de valeurs et de visions explicitées, nuancées, reconnues. La rencontre de Lubeck est un moment essentiel pour la vie du vieux Buxtehude et du jeune Bach. Les deux en sortiront différents et plus sincères encore qu’auparavant. Buxtehude, grandi parce qu’il a pu expliciter sa vision musicale, sa pensée la plus personnelle ; Jean-Sébastien Bach, parce qu’il n’aura plus jamais une expérience et une formation aussi élevée sur le plan artistique, technique, théorique, esthétique et philosophique. Les pages évoquant la musique comme savoir et source symbolique éclairant le mystère divin de la vie et de la nature, comme rhétorique et discours doué d’un sens supérieur et essentiel sont les plus captivantes. Dans la clarté de l’évocation, le lecteur recueille toutes les composantes d’une exigence morale et spirituelle qui font de Buxtehude et de Bach, les créateurs les plus raffinés, complexes et pourtant accessibles qui soient. Lecture incontournable.

 

 

Livres, compte-rendu, critique. Gilles Cantagrel : La rencontre de Lübeck, Bach et Buxtehude (Réédition- Éditions Desclée de Brouwer). 190 pages. Parution : septembre 2015. EAN : 9782220075846. Prix indicatif : 17,90 €. Illustrations: la couverture du livre La Rencontre de Lubeck par Gilles Cantagrel et le détail de notre article sont des extraits du tableau peint en 1674 par Johannes Voorhout (Une société musicale), représentant Buxtehude à la viole et son ami, élève, le riche Reinken résident à Hambourg (DR)

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