Livres, compte rendu critique. Charles Marie Widor par Anne-Isabelle de Parcevaux (Bleu Nuit éditeur)

Livres, compte rendu critique. Charles Marie Widor. Etonnant profil, prestigieuse carrière, prolifiques dons que ceux de Charles-Marie Widor (1844-1937) : un compositeur adulé, majeur en son temps, aujourd’hui totalement boudé des salles de concerts (!) et qui mérite absolument ce texte documenté, vivant, qui se lit comme un roman.

Widor, orgnaiste et compositeur
widor charles marie biographieOn ignore souvent que derrière la stature de l’héritier lyonnais le plus doué d’une famille d’organistes, se cache un tempérament de compositeur, qui encouragé et soutenu par Cavaillé-Coll, Saint-Saëns, Gounod entre autres, rétablit l’excellence française de l’orgue dans la seconde moitié du XIXè et contribua aussi à la vitalité de l’écriture musicale dans l’Hexagone. Elève à Bruxelles de l’illustre Jacques-Nicolas Lemmens (maîtrise de l’orgue et enseignement de ce que l’on croyait alors dans le sillon du grand JS Bach) et aussi de Fétis (pour la composition), le jeune Widor atteint une perfection qui n’existait plus en France en 1863. A 25 ans, il devient légitimement organiste à Saint-Sulpice à la mort de Lefébure-Wély en janvier 1870… Comme son prédécesseur, César Franck, autre organiste compositeur, Widor écrit plusieurs pièces d’envergure pour l’orgue seul, qu’il nomme “Symphonies” ; mais on doit aussi redécouvrir d’urgence ses pièces chambristes, dont le Trio, le Quintette pour piano (1868), ses Quatuors, miracles de poésie dans la mouvance de Schumann et de Mendelsohn.
Après la défaite de la France en 1870, et le choc national que suscite ce revers, Widor participe activement à la renaissance de l’art musical français porté et cristalisé par la jeune Société nationale de Musique (fondée en 1873) et dirigé par le seul symphoniste valable et actif après Berlioz, Saint-Saëns. Même Widor offre sa première Symphonie pour orchestre en 1873, auquel succèdent ses Concertos pour piano, violon et surtout violoncelle. Adulé par ses ainés et ses pairs, Widor fait les beaux soirs de l’élite parisienne, dans les salons en particulier grâce à ses opus chambristes et ses recueils de mélodies (d’après Bainville, Gaultier, Hugo soit les Parnassiens…, et dans le style raffiné de Schumann et de Gounod). Evidemment, Widor succombe à la fièvre wagnériste, assistant comme Liszt, Tchaikovski, Bruckner ou Mahler… à la première Tétralogie en 1876 dans le théâtre de Bayreuth, juste inauguré.

widor Charles-Marie_Widor_(1)Son œuvre et sa rénommée grandissent encore quand il joue ses Symphonies pour orgue en 1878 et 1879 dans la toute nouvelle salle du Trocadéro (butte Chaillot), contenant jusqu’à 5000 personnes et inauguré pour l’expo universelle.  Puis ce sont coup sur coup son Psaume 112 et son motet Laudate Pueri Dominum écrits en 1879 pour l’inauguration de l’orgue de Saint-François Xavier qui le propulsent encore en haut de l’affiche, à tel point que la Société philharmonique de Londres lui commande d’après Goethe La Nuit de Walpurgis et que l’Opéra de Paris rempile pour un ballet, La Korrigane, féerie fantastique en deux actes créée en 1880 qui avant le Casse noisette de Tchaikovski, associe le typophone, futur célesta à la figure de la Reine des Korriganes, préfiguration de ce que fera le compositeur russe pour son évocation de la fée dragée ! Voilà qui en dit assez sur le talent d’orchestrateur de Widor, son audace, et sa sensibilité pour les timbres.
On découvre page par page l’étendue d’une culture musicale, d’une générosité humaine, d’une engagement pas seulement artistique mais aussi humain et humaniste il s’est dépensé sans compté pendant la première guerre et est à l’origine de la fondation de la Casa Velazquez à Madrid, équivalent de l’Académie de France à Rome… Il est temps de rétablir Widor parmi ses pairs et de faire entendre sa musique pour orgue, orchestre, instruments chambristes. C’est une faute de l’ignorer encore à ce point. Le livre édité par Bleu Nuit éditeur répare une indifférence injustifiée.  A l’heure où l’on ambitionne de ressusciter les grands noms du romantisme français, Widor attend toujours son heure.

Livres, compte rendu critique. Charles Marie Widor par Anne-Isabelle de Parcevaux (Bleu Nuit éditeur). Parution : Avril 2015. ISBN : 978 2 35884 046 0. 176 pages. Prix indicatif : 20 €.

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