Liège. En direct sur dailymotion, le 31 janvier 2012; Haydn: La Vera Costanza, 1779. Jesus Lopez Cobos, direction.

Alors qu’en 1779, Johann Christian Bach porte à leurs derniers feux tendus, les éclairs du Sturm und Drang, éblouissant la cour versaillaise avec un Amadis, récemment ressuscité, entre baroque crépusculaire et préromantisme (voir notre reportage Amadis à l’Opéra de Versailles), Haydn cultive la veine facétieuse et piquante (pour plaire au goût d’alors), mais avec quelle subtilité pour le théâtre de son patron Esterhazy (La Vera Costanza est créée à Eszterhaza, le 25 avril 1779): : en témoigne les multiples trépidations d’une partition qui associe la finesse psychologique, la tendresse et parfois l’ivresse émotionnelle dans un canevas digne du buffa le plus débridé (ce qu’il fait aussi du mythe d’Orlando, dans son si déluré Orlando paladino de 1782).
La nouvelle production que nous offre l’Opéra royal de Wallonie renoue avec la séduction pétillante de La fille de madame Angot de Charles Lecocq (1872) présentée ici même pour les fêtes de fin d’année 2011: certes, la verve théâtrale fait un spectacle majoritairement comique dont la légèreté emballe immédiatement; mais il y est aussi question de la vérité des coeur; ce marivaudage étourdissant cultive in fine la sincérité et la constance… comme son titre l’indique, la vertueuse et fidèle Rosina gagne une auréole morale tout à fait légitime.


Facéties et finesse haydniennes

Décors, costumes et scénographie réglés par
Elio De Capitani,
laissent à la musique tout l’espace et tout l’éclat nécessaires: les épisodes entre lamentation, pointes héroïques, tendresse aussi ou colère haineuse voire sincérité désarmante (Rosina dans l’évocation d’Errico trop tôt parti et dont elle a un enfant secrètement élevé, puis son grand air de lamentation solitaire et digne au III) se succèdent sur un rythme trépidant. La vitalité expressive du spectacle vient de la musique d’un exceptionnel raffinement, encore trop mal connue à notre avis (sauf du pionnier Antal Dorati, génial initiateur d’une intégrale des opéras de Haydn chez Decca); elle est aussi portée par la galerie des caractères, tous défendant chacun une nuance de l’émotion comique, exception faite de l’héroïne Rosina, amoureuse inconsolable et aussi déterminée : en elle, se précise l’esprit tragique d’une Ariane (elle aussi abandonnée), d’autant plus touchante qu’autour d’elle, chacun s’affaire jusqu’à l’agitation hystérique (La Baronne). Même dans les finales, chaque rebond bouffon est doublé d’une couleur plus sombre; comique et tragique se mêlent indistinctement dans ce théâtre où les coeurs palpitent; car ici, chaque pointe humoristique cache une blessure intime (voyez Lisetta qui même astucieuse et piquante ne cache pas cependant une déception profonde née de l’amour et vis à vis des hommes).
Et l’interprétation doit exprimer cette ambivalence constante… ce que réalise la direction tout en légèreté et accent d’un Jesus Lopez-Cobos, animé par le feu du théâtre comique comme soucieux de vérité émotionnelle. Pour resserrer l’unité de l’action, le metteur en scène a opéré de saines coupures; et de facto, le jeu dramatique comme la portée parodique des genres imbriqués gagnent grâce à la santé de la musique, de nombreux épisodes convaincants. La justesse de la direction d’acteurs, l’invention des costumes s’inscrivent au diapason de la musique, l’une des plus inspirées de Haydn.

Que vaut le plateau vocal? Excellent Villotto (proche d’un Leporello mozartien: pétulant Gianluca Margheri avec son faux nez d’acteur comique), même engagement pour le personnage volage du Comte Errico (Anicio Zorzi Giustiniani, vrai Don Juan inconstant, l’opposé de sa femme Rosina); Lisetta, La Baronne et Rosina elle-même (Federica Carnevale) avec son caractère plus grave, apportent d’autres lueurs intimes à cet opéra de la pulsation tendre. Tous ces couples (3 au total) égalent la vérité mozartienne et déjà, préfigurent l’énergie rossinienne. C’est dire la haute valeur du théâtre Haydnien; saluons l’Opéra Royal de Wallonie de nous en dévoiler les joyaux lyriques.
Dans la fosse, Jesus Lopez Coboz réussit un vrai travail d’artisan fédérateur, assurant et les dynamiques haydniennes, et la cohérence de l’équipe de jeunes chanteurs. Le giocoso s’allège par la finesse de la direction, sa vivacité expressive (en particulier dans les ensembles conclusifs jusqu’au septuor); le drame nous l’avons dit n’est jamais loin non plus, et le maestro ne manque pas de ciseler aussi la sincérité de certains épisodes, leur apportant cette gravité filigranée qui fait toute la saveur des dramma du génial Haydn.

Liège. Palais Opéra, le 31 janvier 2012. En direct sur Internet. Haydn (1732 – 1809): La Vera Costanza, 1779. Federica Carnevale (Rosina), Andrea Puja (Irene), Gianluca Margheri (Villotto),Arianna Donadelli (Lisetta), Anicio Zorzi Giustiniani (Comte), Cosimo Panozzo (Ernesto), Elier Munoz (Masino)… Orchestre de l’Opéra royal de Wallonie. Jesus Lopez Cobos, direction.


Encore deux dates: les 2 et 4 février 2012 à 20h.
Informations, réservations: 00 32 04.221.47.22 www.operaliege.be

Illustration: Haydn (DR), Le Comte Errico et la pêcheuse, Rosina, sa femme

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