La Chapelle d’Aligné. Eglise, jeudi 21 août 2008. 30ème Festival de Sablé. Antonio Vivaldi : Concerto rv 578a. Les Quatre Saisons (manuscrit de Manchester). Gli Incogniti. Amandine Beyer, violon solo et direction.

Geste poétique
La geste des trentenaires… pour la 30ème édition de son festival, Jean Bernard Meunier, directeur-fondateur, propose un fil artistique autour des jeunes artistes trentenaires qui ont aussi « fait » Sablé depuis sa création. Jeunes talents, voire révélations devenues « piliers » de l’approche baroqueuse actuelle, les nouveaux mousquetaires de l’interprétation musicale associent talent et jeunesse avec cet espoir préservé d’un renouveau toujours vivace. Le concert de la violoniste Amandine Beyer (34 ans en 2008) s’inscrit dans ce volet, tout en apportant pour le Festival de Sablé, un nouveau volume de sa déjà riche collection de disques (lire notre recommandation discographique en fin d’article). Qualités de l’inédit et de l’audace étaient ainsi au programme d’un concert mémorable qui fut la confirmation d’une personnalité artistique de premier ordre.
Ancienne élève de Chiara Banchini, l’aixoise Amandine Beyer, artiste majeure du label français Zig Zag Territoires, répond à nos attentes : en parfaite cohérence avec le titre de son ensemble fondé en 2006, « Gli Incogniti » (Les Inconnus : académie de musique dont l’activité est avérée à Venise), la violoniste sait dédier son programme au Vénitien Vivaldi, lui-même prodige du violon de la Sérénissime, que toute l’Europe du premier XVIII ème (Settecento) vint applaudir dans l’église de La Piètà.
Rares, cet engagement et cette sensibilité poétique, immédiatement perceptibles et délectables dans la continuité d’un seul concert. Amandine Beyer et ses sept acolytes savent embraser la complicité de l’instant grâce à une entente supérieure, un plaisir évident du jouer-ensemble. Yeux incandescents, fixant un invisible ciel sous la voûte de la Chapelle d’Aligné (dans laquelle en 2006, nous avions écouté sa « professeur », Chiara Banchini, en un programme également dédié au Grand Antonio), Amandine Beyer saisit par sa grâce naturelle, simple et sincère, une candeur rafraîchissante qui sait imposer une vision personnelle et originale. Souriante, comme éblouie par l’œuvre à exprimer, la violoniste se distingue par son élégance charismatique, une sensibilité vive et généreuse… toujours mesurée et pudique.

Elégance…

Les interprètes défendent tout d’abord, une lecture audacieuse dans le Concerto pour deux violons et un violoncelle, découvert depuis peu par le musicologue Olivier Fourès (RV 578), véritable inédit, qui nous est offert ici en première écoute. La vitalité et l’aisance du jeu en dialogue, renouvèlent cette qualité défricheuse qui a fait les grands moments de la révolution baroqueuse. En tête chercheuse, Amandine Beyer, serait-elle un nouvel esprit affûté propre à nous surprendre ? Nous voici en présence de l’un des tempéraments musiciens les plus captivants de la scène baroque actuelle.
Pour la suite du programme, rien de plus « commun » qu’une énième version des Quatre Saisons. Or toute l’approche de la jeune violoniste s’ingénie à réviser nos bases… Délaissant la partition familièrement retenue (version de 1725 éditée par Le Cène), Gli Incogniti dévoilent l’efflorescence novatrice du manuscrit de Manchester. Un nouvel acte interprétatif qui accrédite le choix de la partition ainsi dévoilée : en bannissant tout ce qu’a de strictement anecdotique et d’illustratif, le cycle à programme, les musiciens nous offrent une leçon de liberté et d’imagination, renouant avec une légèreté « all’improviso ».

Transparence allégée du spectre sonore d’un effectif réduit à son essence expressive et dont l’intimisme de base sait mettre en avant un travail particulier sur l’articulation, la variété des dynamiques, la peinture des climats, la palette des couleurs et des caractères de chacun des concertos, la liberté du « geste » enchante : tenue de l’archet, options rythmiques, phrasés révisés, caractérisation du jeu et du style… En comparaison, la version baroqueuse de référence, celle des Italiens (pour autant plus légitimes ? ) incarnées en 1990 par le violoniste Fabio Biondi et son Europa Galante (guère surclassée par la lecture plus récente de son compétiteur Rinaldo Alessandrini chez Naïve), sonne outrageusement théâtralisée, d’une enflure dramatique quasi… vulgaire. Il ne s’agit pas ici de classer ni de départager. En presque vingt ans, la compréhension de Vivaldi connaît de nouveaux jalons décisifs.

… & inventivité

Signalons cependant tout ce que la nouvelle version d’Amandine Beyer apporte réellement en nouveauté : un souffle personnel, une appropriation remarquable en ce qu’elle sert moins le jeu (narcissique) des interprètes et du violon solo, que la liberté poétique, ce champ de tous les possibles, d’une partition-manifeste. Une partition au demeurant supérieurement inédite, singulière, véritable monument esthétique de la sensibilité vénitienne des années 1720 (pourtant créée à Mantoue). Le génie des Incogniti est de ne jamais détourner l’œuvre au profit d’une démonstration égocentrique : ciselés, admirables de retenue, dosant chaque accent avec une maîtrise évidente, les instrumentistes font entendre ce en quoi Vivaldi demeure inégalé en termes de nuances, d’audaces, d’imagination, de renouvellement constant de l’inspiration. Voilà qui condamne définitivement l’indigne commentaire d’un Stravinsky, étranger à toute subtilité vivaldienne : non, Vivaldi n’a pas écrit 500 fois le même concerto. Tendue, négociant le risque, osant d’époustouflants contrastes, à la fois fulgurante et acrobatique, la lecture des Incogniti appelle les meilleurs commentaires.
L’ouverture et l’invention sont ici souveraines : le geste interprétatif se fait geste fabuleuse, épopée poétique qui ouvre une infinité de possibilités émotionnelles. Le propos d’Amandine Beyer cherche moins l’effet qui instrumentalise l’œuvre abordée, que la sincérité d’une approche libérée de tout calcul et de tout système. Disons en quelques mots que son humilité recréative nous touche particulièrement. Nous voici en présence d’une artiste accomplie qui laisse entrevoir un nouveau souffle pour la révolution baroqueuse.


La Chapelle d’Aligné. Eglise, jeudi 21 août 2008. Antonio Vivaldi (1678-1741) : Concerto pour deux violons et un violoncelle en sol mineur RV 578a (première française). Les Quatre Saisons (manuscrit de Manchester). Gli Incogniti. Amandine Beyer, violon solo et direction.

CD. Le disque du programme est édité simultanément chez Zig Zag Territoires : Quatre Saisons de Vivaldi par Gli Incogniti, Amandine Beyer (violon solo et direction). 1 cd Zig-Zag Territoires. Associé à la Missa votiva zwv 18 de Zelenka (interprétée par Collegium 1704, dirigé par Vaclav Luks), l’album compose le double coffret anniversaire, spécialement édité pour les 30 ans du Festival de Sablé (en vente in situ pendant le festival). Chacun des albums est distribué séparément à partir de septembre 2008.

Illustrations: Amandine Beyer en concert © David Tonnelier 2008 pour classiquenews.com. Amandine Beyer (DR)

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