Janacek: L’affaire Makropoulos, 1926 France Musique, dimanche 23 mai 2010 à 10h

Leos Janacek
L’Affaire Makropoulos, 1926

Saluons Gérard Mortier d’avoir fait entrer l’opéra au répertoire de l’Opéra national de Paris en avril 2007. L’ouvrage (1925) est le fruit d’un compositeur sur le
tard (71 ans, né en 1854), aussi amoureux qu’un jeune homme, passionné
par son sujet.
Comme un volcan, véritable torrent d’idées et de
pulsion émotionnelle, la partition reste continûment captivante,
atypique, hors normes. D’un lyrisme incandescent même, qui est à
l’opposé de son exact contemporain, Puccini.

Qui est Emilia Marty ?
Diva fatale,
tentatrice désirant à la faveur d’un procès en cours, reprendre la main
sur la formule de l’élixir de vie qui lui permettrait de vivre encore et
encore, jeune et belle, jusqu’à la fin des temps, la femme est une
créature terrifiante que l’ennui ne semble pas atteindre. Cruelle, sans
scrupule ni morale, la femme tentatrice manipule le fils et le père
Prus, Janek et Jaroslav, pour l’aider dans sa quête inavouée. Afin
d’atteindre son objectif, elle vend ses charmes. Or prise de remords, et
comme exténuée après des siècles d’existence, après que le fils Prus,
Janek, se suicide, la cantatrice née en 1565, capitule. Elle s’appelle
en réalité Elina Makropoulos et depuis plus de quatre siècles a revêtu
plusieurs identités. “EM” pour Elina Makropoulos ou Emilia Marty (ou
Eternité mélancolique), l’héroïne a du vague à l’âme. C’est la mémoire
d’une éternité usée, au bord du gouffre qui ne croit plus en rien ni en
personne. Le désir, l’envie de vivre a quitté ce corps qui n’en peut
plus de vivre. En définitive, elle transmet à une jeune femme, la fille
du clerc dans le procès qui s’instruit pendant l’opéra, le secret de
l’élixir. Mais, celle-ci semble connaître le prix d’un tel “prodige”: il
lui en coûtera la perte de son âme. Au final, celle qui se voit offrir
l’éternité y renonce. Le prix d’une vie humaine ne peut être soumise à
aucun pacte. Et EM accepte de mourir.

L’opéra de la vérité
Inspiré de la comédie philosophique et fantastique de Karel Capek
(1922), L’affaire Makropoulos a profondément impressionné le
compositeur qui demande l’adaptation de son roman en opéra, à l’auteur
assez réservé, mais favorable. Janacek écrit lui-même son livret.
Ecartant volontiers la dimension philosophique, et la portée de la
fable, le musicien s’attache à peindre sans complaisance la vérité de
ses personnages. A 70 ans, après de nombreux opus déjà convaincants: Jenufa,
Osud, De la maison des morts, Katia Kabanova
, Janacek démontre une
compréhension intacte du genre humain, de ses aspirations iraisonnées,
de ses rêves tragiques, et comme ici, pour une fin mesurée, de son sens
pragmatique voire sublime. Le compositeur mêle toutes les esthétiques :
postromantique, symbolique, impressionniste, expressionniste,
naturaliste. Sous couvert d’un éclectisme lyrique, Janacek garde
toujours le sens de l’efficacité, une fidélité tenace à un dramatisme
sans dilution ni artifice. Les mots y sont projetés avec violence et la
musique est un bain à la fois tellurique et poétique qui diffuse une
grande force d’envoûtement. Saisi par la complexité et la violence
dramatique de l’opéra de Janacek, Capek resta convaincu par l’adaptation
de sa pièce à l’opéra. Avait-il conscience que le compositeur avait
amorcé une révolution envoûtante et salutaire du genre opéra?

France Musique
Dimanche 23 mai 2010 à 10h
La tribune des critiques de disques

Leoš
Janácek
(1854-1928)
L’Affaire Makropoulos
Opéra en
trois actes (1926)

Livret du compositeur d’après la comédie homonyme
de Karel Capek

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