Ivan Ilic, piano. Entretien. A propos de Feldman, Satie, de la vidéo et de la musique…

Transcendance irrésistible d'Ivan IlicIvan Ilic, piano. Entretien. Feldman spirituel, aussi allusif et infini qu’un immense tableau de Rothko… le pianiste Ivan Ilic explique son rapport à la musique de Feldman. Le compositeur est au centre d’un travail particulier réalisé entre vidéo et musique avec les étudiants de l’HEAD à Genève… Son concert in loco, ce 12 novembre 2014 est un nouveau jalon d’une approche très investie de la musique contemporaine au piano, comme en témoigne son dernier album, CLIC de classiquenews, intitulé The Transcendantalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman…). Entretien avec le pianiste hors normes Ivan Ilic.

 

Vous aimez croiser les disciplines autour de la musique. Ici l’apport des images et d’une narration vidéo renouvelle la perception des œuvres que vous jouez, mais aussi la façon de les vivre pendant le « concert ». Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela profite à la compréhension du style de Feldman par exemple, en particulier pour Palais de Mari ?

Pour nos oreilles habituées à la musique contemporaine, la musique tardive de Morton Feldman est relativement accessible… beaucoup plus que la plupart des morceaux de Xenakis, Nono, Stockhausen ou Boulez.  Elle est douce, lente, atmosphérique, mélancolique.  Elle fait appel à une technique instrumentale traditionnelle.  Par contre, elle est abstraite.  Pour un auditeur moins averti, l’expérience est bien éloignée de l’écoute d’une symphonie de Mozart.  Le problème qu’elle pose est celle de toute la musique contemporaine : on ne sait pas « comment » l’écouter.

En collaborant avec les jeunes artistes de la Haute école d’art et de design de Genève, en particulier Stefan Botez, j’ai réalisé que la musique de Feldman se marie exceptionnellement bien avec les images.  Elle installe immédiatement un climat particulier, et en regardant des images le spectateur se laisse plus facilement pénétrer par la musique.  C’est un mécanisme que je ne comprends pas complètement, mais dont l’efficacité est indéniable.

Paradoxalement peut-être, je reste pourtant sceptique quant aux spectacles multimédias.  Souvent l’idée est intéressante mais la réalisation me laisse sur ma faim. D’où l’idée de réaliser des petites vidéos à regarder en amont : ce « clip » familiarise l’auditeur et lui donne envie d’entendre le morceau « en vrai » dans de bonnes conditions, de préférence en concert ou éventuellement en disque avec un bon casque.

Ilic ivan video geneve feldman video baptiste-coulon-6Avec les étudiants nous avons exploré deux solutions différentes : une démarche documentaire voire pédagogique d’une part, et d’autre part, une recherche purement esthétique qui consiste à créer des images à partir de la musique.  Dans les deux cas, l’expérience visuelle ne remplace pas le concert, elle le complète. Avant le concert traditionnel, on essaie de préparer le spectateur grâce à la culture visuelle, qui est pour moi beaucoup plus développée et omniprésente aujourd’hui que la culture du son.  Sans compter que les spectateurs découvrent bien souvent la culture  chez eux, devant leur ordinateur, ou sur leurs smartphones, en cliquant sur un lien Twitter ou Facebook.  C’est le premier point d’accès.

La vidéo est une forme très efficace, même pour la musique abstraite, j’en ai eu la preuve : j’ai remarqué que lorsque je montre un clip avec le début de “Palais de Mari” de Feldman à quelqu’un qui n’est pas initié à la musique contemporaine, cette personne a beaucoup moins de mal à écouter et à “suivre” le morceau ensuite en écoutant le son sans les images.

Pour résumer, ce travail est un outil qui nourrit l’expérience musicale, mais qui reste distincte d’elle, un peu comme un texte qui enrichie la compréhension, mais qui ne se mélange pas avec la musique. C’est absolument passionnant en tout cas.

 

 

Comment relier ce nouveau travail avec les élèves vidéastes à Genève et votre propre travail sur Feldman ?

Mon travail n’a pas tellement changé.  Vous savez, le travail quotidien d’un musicien comme moi est assez modeste et « technique » finalement.  On se fait un cocktail avec la partition, l’instrument, et l’acoustique, et on mélange tout cela avec l’interprète (ou plus précisément avec son état psychologique et physique). Le goût du cocktail n’est jamais le même. Une chose est sûre : les recherches se font à huis clos.

Par contre mon regard sur la relation entre la musique et son public a énormément évolué.  Ces jeunes artistes représentent pour moi un public potentiel idéal : ils sont jeunes, curieux, et cultivés.  Ils ont chacun une pratique artistique et une identité forte.  En me confrontant à eux, ces jeunes qui sont si fins mais qui n’ont pas forcément de culture musicale, c’était comme si je devais présenter mon travail non pas aux auditeurs de France Musique, déjà initiés et mélomanes, mais à ceux de France Culture ou même France Inter.  J’ai réalisé que c’est ce public-là qui m’intéresse justement, puisque c’est à lui que je m’identifie.

Depuis des années maintenant je suis bien plus enrichi par les échanges avec les non musiciens qu’avec les musiciens.  L’une des rencontres les plus fortes fût celle de Benoît Maire, un artiste conceptuel français de ma génération.  D’ailleurs, c’est lui qui m’a invité à la HEAD à Genève.  Il m’a fait un beau cadeau.

 

 

 

Quelle expérience souhaitez-vous offrir au spectateur/auditeur le temps du concert ?

Ce concert associe Erik Satie, John Cage, et Morton Feldman.  La musique de Satie est un mélange très étonnant de modernité et d’accessibilité.  Le fait que ce mélange puisse exister m’intrigue beaucoup ; on a tendance à créer une dichotomie entre la modernité et l’accessibilité dans la musique classique, même si la culture pop a explosé ce mythe depuis des décennies.

Les œuvres de Cage comme « In a Landscape » et « Dream » datent de 1948. Cage avait 36 ans, mon âge, et il était alors obsédé par Satie.  Cela s’entend. Feldman, lui aussi, a créé une musique sans drame, il a une patience hors normes.  Pour moi, Feldman, plus que tous, évoque l’infini, c’est la musique la plus spirituelle que je connaisse.

Pour répondre à la question, écouter cette musique offre un espace unique de contemplation et d’introspection. C’est comme si l’on était devant un immense tableau de Mark Rothko pendant une heure, en silence.  Pour moi la contemplation est un acte noble, et essentiel.  Et je pense que c’est la source de la puissance de cette musique.

 

 

 

Au Musée d'Art moderne de Genève, le pianiste Ivan Ilic joue Satie et Feldman, mercredi 12 novembre 2014, 18h30...

Au Musée d’Art moderne de Genève, le pianiste Ivan Ilic joue Satie et Feldman, mercredi 12 novembre 2014, 18h30…

 

 

 

Ivan Ilic, piano. Récital au MAMCO de Genève, mercredi 12 novembre 2014, 18h30. 

Satie, Cage, Feldman… 
Récital du pianiste Ivan Ilic
Mercredi, 12 novembre 2014
Genève, Musée d’art moderne et contemporain (Mamco)
rez-de-chaussée, 18h30, entrée libre

Programme :

Erik Satie
Nocturne no 1 (1919)
Gnossienne no 3 (1890)
Gnossienne no 5 (1889)
Sarabande no 1 (1887)

John Cage
In a Landscape (1948)
Dream (1948)

Morton Feldman
Palais de Mari (1986)

Illustration : Ivan Ilic, Morton Feldman, Ivan Ilic au piano © Ker Xavier

 

 

2 thoughts on “Ivan Ilic, piano. Entretien. A propos de Feldman, Satie, de la vidéo et de la musique…

  1. Pingback: Récital d’Ivan Ilic, piano au MAMCO de Genève | Classique News

  2. Pingback: Bordeaux : Ivan Ilic joue Feldman, Palais de Mari | Classique News