Henri Dutilleux : centenaire 2016

Dossier spécial Centenaire Dutilleux 2016.  Henri Dutilleux : 1916 – 2013. Ecartons d’emblée la vilaine et honteuse polémique qui survient en mars 2015 : alors qu’il lui était destiné légitimement une plaque commémorative sur la façade de l’immeuble que Dutilleux habita sur l’île-Saint-Louis, la Mairie de Paris fut pris d’un zèle extravagant pour ne pas dire misérable : reportant la pose de la dite plaque pour cause d’agissements problématiques concernant l’intéressé dont le Maire et ses acolytes avaient fait un collabo à la solde de Vichy… Diffamation et ignominie salissant post mortem, l’éclat d’un Juste dont la probité et l’éthique furent après maintes polémiques et réactions de plusieurs personnalités du monde musical, finalement reconnues et certifiées. Honteuse calomnie dont la Mairie de Paris a encore du mal à se remettre… En 2016, le profil d’une âme admirable, proche de la Résistance, acteur au Front national des musiciens, inquiétée même par les fascistes pendant son séjour à la Villa Medicis après l’obtention de son Prix de Rome se dresse enfin, inaltérable, et intacte pour un centenaire dont on peut supposer qu’il apporte sans réserve honneurs officiels et consensuels.

henri-dutilleux1-362x439Disparu en mai 2013, Henri Dutilleux né à Angers en 1916, affirme la plénitude de son propre langage à 32 ans, grâce à sa Sonate pour piano de 1948. Dédiée à son épouse pianiste, Geneviève Joy, sa muse, son pilier (qu’il perd cependant non sans douleur en 2009), la partition souligne l’architecte de la forme tendue et resserrée, essentielle et suggestive avec pour compenser l’effort de la concentration rationnelle voire conceptuelle, le tissu hédoniste voire sensuel qui cultive un goût personnel pour le timbre, sa résonance, sa couleur spécifique. Mort à 97 ans, Dutilleux fut jusqu’à sa mort vénéré tel le plus grand compositeur français immédiatement accessible, dont l’humanité fraternelle et discrète, intensément humble comme viscéralement humaniste contrepointait l’abstraction dogmatique un rien trop cérébrale voire arrogante d’un Pierre Boulez (lequel si Dutilleux assistait régulièrement à ses concerts parisiens, ne joua jamais les Å“uvres).
Comme Leonard de Vinci, Dutilleux le bâtisseur laisse un œuvre restreint, d’une finition perfectionniste rare, dont chaque volet, composante d’un vaste retable aux éclairs poétiques saisissants, marque à chaque fois, les imaginations à l’écoute. Au carrefour des disciplines en dialogue permanent, Dutilleux inscrit son écriture dans le mouvement, réalisant des points d’attache avec la poésie et la littérature, sans omettre la peinture. Son grand-père, peintre, fut Constant Dutilleux, un ami de Delacroix.
Depuis Berlioz, Satie, Ravel, Debussy, Dutilleux incarne en héritier direct et naturel, l’esthétique des couleurs. Même s’il est resté actif jusqu’à sa disparition, le compositeur a marqué durablement toute la seconde moitié du XXème siècle.
Comme Dukas, Dutilleux est un créateur lent et réservé qui ne s’accorde la parution d’une nouvelle partition qu’après moult vérifications, d’innombrables épreuves. Réflexif plutôt que leader, en rien dogmatique bien que très sourcilleux sur la forme définitive et l’architecture globale des oeuvres, Henri Dutilleux laisse surtout un corpus d’une exceptionnelle élégance, d’un raffinement cultivé qui établissant des passerelles incessantes entre poésie et musique, sait aussi restée accessible, compréhensible du plus grand nombre : un prophète sachant parler une langue audible par tous. Avec lui, le contemporain n’a pas rebuté. Il a charmé, depuis ses débuts.

Itinéraire. Formé au Conservatoire de Paris dès ses 17 ans (1933), il remporte le Prix de Rome en 1938, à 22 ans. Curieux, exigeant, le jeune académicien médicéen sait renouveler les influences du milieu français, en étant particulièrement perméable a contrario de ses confrères, au langage d’un Bartok, de Berg aussi.
Chef du service des illustrations musicales à la Radio Française, de 1944 à 1963, le compositeur trentenaire commande aux créateurs de son temps, sans préférences, avec une largeur d’esprit et une ouverture sensible qui forgent ainsi peu à peu, une culture mobile et tolérante.
L’orchestre est son domaine de prédilection, comme en témoigne encore son ultime enregistrement, paru chez DG en 2013 donc, sous la direction de EP Salonen.
Précédée par la n°1 (1951), la Symphonie n°2 dite « Le Double », au titre si évocateur et toujours mystérieux (marque personnelle du musicien), est son premier grand chef d’oeuvre : créée par Charles Munch, la partition affirme un tempérament contemplatif, curieux des mondes invisibles, porteurs de climats suspendus et intensément oniriques.

Les oeuvres phares. Puis ce sont Les Métaboles de 1965 (créées par George Szell et l’Orchestre de Cleveland), autre éclat à la renommée planétaire. Commanditaire, Rostro joue la création de son Concerto pour violoncelle en 1970, Tout un monde lointain … une pièce d’une finesse absolue, d’une gravité filigranée et poétique dont la richesse expressive la place aux côtés des plus grandes Å“uvres romantiques.
En 1978, le prophète capable de sonorités inédites culitvant les champs d’un imaginaire jamais exploré, produit La Nuit étoilée, hymne enchanté, envoûté, cultivé dans le souvenir et l’hommage au tableau de Vincent Van Gogh.
Après le violoncelliste Rostropovitch, Dutilleux se rapproche du violoniste Isaac Stern pour lequel il compose un autre chef d’oeuvre absolu, son Concerto pour violon L’Arbre des songes (1985), où onirisme et révélation se mêlent dans un climat de métamorphoses et d’affinités électives. D’une finesse inédite, d’une justesse troublante, l’écriture sait aussi cibler les brûlures de l’histoire, quand l’effroi éprouve l’humanité pourtant admirable : ainsi en 1997, Seiji Ozawa créée Shadows of time, où d’après le Journal d’Anne Franck, Trois enfants chantent : « Pourquoi nous ? Pourquoi l’étoile ? ». Le raccourci poétique qui fusionne immédiatement l’histoire et l’universel atteint ici une résonance bouleversante.

Dutilleux et les femmes. Il y aurait tout un chapitre à écrire sur la voix et la contribution des femmes dans l’oeuvre de Dutilleux : ainsi, en muses et en diseuses complices, Anne-Sophie Mutter lui prête la voix de son archet magicien pour Sur un seul accord ; la soprano Dawn Upshaw lui inspire Correspondances (2003) quand la voix de velours « double crême » de l’immense diva Renée Fleming le conduit à achever un ultime sommet pour voix et orchestre, Le Temps L’Horloge, créée par Seiji Ozawa au Japon en 2007, et dans sa version définitive à Paris en 2009. L’ultime invocation, véritable promesse pleine d’espérance (“Enivrez-vous !”) dit clairement l’élan jamais atténué d’un désir de fraternité et de partage. Derniers éclats d’un génie du timbre et de la construction qui a su faire scintiller texte vocal et texture orchestrale. Un maître assurément.

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