Haendel Alexander Feast (version Mozart). Harnoncourt, 2012 2 cd Sony classical

Vienne, Musikverein, novembre 2012 : Harnoncourt et ses troupes du Concentus Musicus Wien s’associent aux chanteurs de la Société de musique de Vienne ; tous s’attaquent à l’oratorio-ode profane de Handel, Alexander’s Feast (sur un poème de John Dryden) mais dans l’arrangement qu’en fit Mozart et selon la création de cette version ” romantisante ” telle qu’elle fut créée à Vienne en 1812 par Mosel. Ecrit à l’occasion de la Sainte Cécile, la partition connut un immense succès en 1736 du vivant de Haendel. De fait, on retrouve tous les ingrédients des meilleurs ouvrages du Saxon.
Le texte de Dryden écrit en 1697, reprend à son compte le témoignage de Plutarque selon lequel Alexandre vainqueur à Persepolis, donne une fête somptueuse à laquelle paraît le musicien Timotheus (pure invention poétique de Dryden) : par son chant, le verbe suggestif suscite chez Alexandre plusieurs visions ou épisodes riches en rebondissements et pour Haendel, d’innombrables sujets à une caractérisation dramatique aussi intense que subtilement contrastée.

Voici donc chanté en allemand, en un effectif entre baroque et classicisme, où domine incontestablement le souple tapis des cordes, entre autres tableaux enchaînés : la glorification d’Alexandre et de Thaïs, l’évocation de Zeus (avec choeur engagé en écho), de Bacchus ; surtout la mort de l’ennemi des grecs, Darius, puis en un somptueux arioso pour soprano avec violoncelle, un hymne à l’amour le plus sensuel (cd1, plage 16 : ” Tône sanft, du Ludisch Brautlied! “) : associé au pianoforte, à la douceur élégiaque du violoncelle, la soprano réalise son arioso d’une tendresse ineffable, bel emblème de toute la conception défendue par Harnoncourt…
Roberta Invernizzi, qui a derrière elle de nombreux accomplissements, au timbre audiblement usé, n’est pas toujours très juste mais cette fragilité et cette tension propre au live, restent d’une sensibilité irrésistible : elle donne toute la magie de ce concert où l’humain supplante tout le reste.


Haendel version Mozart

Sans être totalement percutant ni vif, le ténor Werner Güra défend de belle ardeur chacun de ses airs et ses interventions, colorant, ou mozartisant lui aussi le style vocal de Haendel vers un tempérament sturm und drang sont souvent exaltantes.
Aux côtés d’un orchestre qui sait claquer farouchement (plage 9) et caresser tout autant, le véritable protagoniste de cette première partie demeure le choeur très impliqué, suivant à la lettre chaque nuance du chef. La voix du collectif d’une précision superlative diffuse dans les tutti, une grandeur humaine sans solennité : dans la plage 18 (Die ganze Schar…), semblable à une chevauchée, le choeur se dévoile superbement agissant doué d’une motricité dramatique idéalement articulée avec un jeu contrasté très convaincant, révélant un vrai travail sur les dynamiques : tout cela annonce La Création de Haydn avec les perles éclatantes feutrées du pianoforte. tant de vitalité collective idéalement ciselée s’avère convaincante, d’un allant irrépressible, d’une humanité palpitante en marche : la gradation expressive est magnifique.

Tout cela souligne dans la direction éloquente de Nikolaus Harnoncourt, la vision de l’architecte, l’arche des choeur, la prière individuelle magnifiquement ciselée. C’est d’abord, un témoignage, une expérience à vivre avec le public, d’où certainement dans le choix des solistes des voix déjà bien patinées mais vibrantes et capables de nous bouleverser par leur charge affective : l’air de la soprano souvent sur la ligne rouge (voix nasalisée, aigus hypertendus et détimbrés) est ici l’un des plus inspirés, en belle complicitée dialoguée avec l’orchestre.

Autre pilier de cette lecture vif argent, le baryton Gerald Finley, d’un métal mâle et cuivré, le plus racé des solistes réunis ici… Ecoutez sa performance dans le cd 2 (plage 3 : ” Gib Rach’! “… , totalisant plus de 8 mn de chant contrasté, habité, nerveux : martial, vindicatif, c’est le moment le plus dramatique quand la basse incarne l’appel à la vengeance contre les Perses qui ont incendié Athènes… pleine de panache avec coups de timbales et trompettes pour un air de triomphe auquel s’enchaîne aussitôt un air sombre et grave avec bassons (magnifique ampleur tragique). L’endurance du chanteur est réjouissante.
Avec de tels interprètes et un chef éblouissant de vérité, de justesse, de finesse, l’ode qui prend une ampleur d’oratorio par la fresque suscitée par le texte et la musique, évoque la destruction de Persepolis…

La fin de la seconde partie confirme l’excellence du choeur (plage 6 ), prolongeant le solo de la soprano ; les voix sont magnifiquement accordées à l’orchestre ! Du grand art.

De toute les disciplines réunies ici, chant, poésie, musique, c’est l’art du musicien, les pouvoirs de Timotheus, vrai démiurge magicien qui est glorifié sans réserves, offrant à Haendel, une opportunité exceptionnelle pour faire valoir sa propre inspiration. D’emblée, et souvent tout au long de la partition, nous sommes à l’opéra.

Le dernier choeur saisit et terrasse par son souffle spirituelle ; il distille l’enseignement et réalise l’élévation morale. La maîtrise, toutes les nuances dynamiques, l’attention au verbe, au relief des instruments (cors), à l’articulation des voix : il n ‘y a guère que William Christie capable d’une telle excellence chez Haendel. Le Saxon a trouvé ses maîtres.

Haendel : Alexander’s Feast, 1736 (version Mozart, Mosel : Vienne, 1812 : Timotheus, oder die gewalt der Musik). Roberta Invernizzi, Werner Güra, Gerald Finley. Singverein der Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Concentus Musicus Wien. Nikolaus Harnoncourt, direction. Enregistré à Vienne en novembre 2012. 2 cd Sony classical.

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