Grétry: Céphale et Procris, 1773. Van Waas2 cd Ricercar (2010)

Enregistré à la Philharmonie de Liège, le présent enregistrement en première mondiale du Céphale et Procris de Grétry devrait marquer les esprits tant il comble une lacune stylistique entre la fin de la musique des Lumières et les prémices du romantisme français.

Créé à l’Opéra de Versailles en décembre 1773 puis à l’Académie royale de Paris le 2 mai 1775, le ballet héroïque : Céphale et Procris de Grétry atteste de la faveur du compositeur à la Cour de Louis XV, soutenu par la Dauphine, future Reine de France, Marie-Antoinette. L’oeuvre est donnée pour célébrer les noces du Comte d’Artois, un mariage fêté en grande pompe et sur un trésor royal restauré: contrairement au mariage du Dauphin avec la princesse autrichienne en 1770, 1773 voit le retour de la création, et Grétry profite de ce souci de la Couronne pour la commande d’une oeuvre nouvelle. Aux côtés de Céphale de Grétry, Gossec se vit commander son Sabinus. Heureux époux, glorieux auteurs. Aujourd’hui estimée conservatrice, c’est à dire un rien complaisante et monarchiste, la partition de Grétry en mêlant galant et spectaculaire, merveilleux même accordé à la coupe des airs français et des ensembles italiens, s’impose avec le recul par sa forme audacieuse et même originale: un pavé moderniste dans la jardin mesuré et galant de l’ordre royal versaillais.
Grétry inspiré par les Italiens innove un nouveau genre: moins de récitatifs, mais une succession d’airs, d’ariettes aimables enchaînées. Varié, animé, piquant: le style nouveau s’affirme ainsi dans le sillon ouvert par Ernelinde (1767) de Philidor: le tunnel des récitatifs ennuyeux autant que pompeux s’effrite pour un drame souple, contrasté, palpitant. Où chaque tableau est intensément caractérisé. Le caractère: voilà ce que soigne ici Grétry avec une invention délectable. L’Aurore a mille grâces, fraîche et élégante; Procris est tendre et sensible; Céphale a la passion d’un chasseur jaloux, prêt à lancer ses flèches…

Pour autant l’équilibre et la cohérence font défaut dans une oeuvre dont le déploiement scénique au moment de la création suscita des moues boudeuses et un accueil plutôt tiède: l’alliance des allégories (Jalousie), descente de dieux tirée de l’opéra français noble, le développement trop factice des divertissements chorégraphiques accumulent les dérapages: Céphale manque d’unité. Or sa diversité (et cet éclatement formel) nous captive aujourd’hui car dans ses failles se glissent les prémices du sentiment romantique naissant.

Si Marmontel souligne le galant contrarié des amours de Céphale et Procris, inspiré du 7è Livre des Métamorphoses d’Ovide, Jamais vraiment héroïque, le chasseur se pâme et se heurte aux épreuves et obstacles qui dévoileraient de manière plus virile son tendre amour: tant d’alanguissement, de quête sans réussite sont d’essence romantiques. D’ailleurs, Marmontel semblant s’attarder dans la mollesse n’imagine aucun combat, aucune confrontation qui muscle l’action: même les femmes s’alanguissent sans se défier. La Jalousie finit d’achever ce drame plus symbolique que dramatique. Dans ce labyrinthe des coeurs empêchés, l’Aurore (manipulatrice et souveraine en son palais au II), Diane (à laquelle est liée la nymphe Procris et que l’on ne voit pas de tout l’opéra), la Jalousie (poursuivant Procris au III) complotent contre la fidélité des deux amants. Comme dans Atys, le Chasseur foudroie malgré lui celle qu’il aime (par sa flèche): heureusement l’Amour les sauve et récompense leur constance.
“Tragédie romantique” (quoique d’une fin heureuse) qui défend cependant une unité renforcée (évitant par sa ligne sentimentale l’éparpillement des divers entrées autonomes, formes de rigueur depuis Blamont et Rameau pour le genre ballet lyrique), Céphale et Procris trace un chemin spécifique dont on relève à présent la saveur propre. Après sa reprise presque triomphale en 1777, Céphale ouvrit pour son auteur la perspective d’une nouvelle commande pour l’Académie Royale. Ce sera Andromaque, ultime tragédie lyrique d’après la veine tendue et sublime de Racine. Alors que Gluck s’impose avec Iphigénie en Aulide (1774) et Orphée, Grétry indique sa sensibilité propice aux métamorphoses…

Guy Van Waas détaille chaque épisode de cette mosaïque où triomphent les rythmes et les enchantements dansés. Le chef sait dévoiler la tendresse perpétuelle de la musique qui est écrite pour l’épanchement des sentiments.
Plus qu’aimable et galante, l’oeuvre de Grétry atteint une vérité immédiate à laquelle elle doit sa présente réussite. Dans une distribution minutieuse dont la cohérence s’impose, l’Aurore de la soprano Bénédicte Tauran s’affirme indiscutablement. La chanteuse révélée au festival Musiques à la Chabotterie en août 2009 où elle chantait au pied levé Sangaride, l’aimée d’Atys de Lully, confirme ses qualités d’articulation, de souplesse, d’intelligibilité dramatique. Son actualité discographique est donc riche en cette rentrée 2010 car cet Atys remarquable, dirigé par Hugo Reyne, sort également sous le label Musiques à la Chabotterie (coffret de 3 cd, à paraître fin septembre 2010). De Grétry, l’enregistrement souligne la connaissance des passions humaines, non plus sur le mode pompeux mais avec une franchise nouvelle. Il s’agit bien avec Andromaque (2 cd Glossa) d’un témoignage captivant.

André-Modeste Grétry (1741-1813): Céphale et Procris (1773). Ballet héroïque en 3 actes. Livret de Marmontel. Pierre-Yves Pruvot (Céphale), Katia Velletaz (Procris) Bénédicte Tauran (Aurore), Isabelle Cals (Palès/Jalousie), Aurélie Franck (Flore), Caroline Weynants (L’Amour). Les Agréments. Cheour de chambre de Namur. Guy van Waas, direction.

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