Franz Liszt: Symphonie Fantastique(1834), Suisse (1855)Roger Muraro, piano (2010). 1 cd Decca

Roger Muraro, piano
Berlioz, Liszt (Decca, 2010)

L’interprète reconnu et célébré des oeuvres de Messiaen, Roger Muraro, s’intéresse ici à deux créateurs phares du romantisme parisien: Berlioz (né en 1803) et Liszt (né en 1811) qui rappelons-le, fit ses premières classes à Paris, (Reicha fut son professeur), y connut une célébrité grandissante, et comme jeune homme irrésistible (à 24 ans), emportant la Comtesse d’Agoult pour un voyage au-delà des Alpes… Année du bicentenaire de la naissance de Franz Liszt, 2011 trouve dans cet album, un préambule de première valeur. La parenté stylistique des deux compositeurs rapprochés, le jeu tout en nuances du pianiste lyonnais, ses audaces comme ses flottements suggestifs accréditent le programme défendu. De Liszt, pèlerin en Suisse, Roger Muraro exprime la passion amoureuse, une ivresse des sens qui s’attache aux paysages traversés et aux vapeurs méditatives qui en découlent et qui sont l’oeuvre aussi de son écriture rétrospective et prophétique; de Berlioz, l’interprète souligne le brio et la profondeur d’un Liszt audacieux capable de s’approprier la matière orchestrale de la partition orginelle, en virtuose inégalé du piano…

Liszt amoureux, Berlioz passionné

Heureux choix que ces 3 extraits des Années de Pèlerinage (1ère année: La Suisse, S. 160) avec lesquels le pianiste né à Lyon en 1959 met en regard la transcription de la Fantastique du même Berlioz, véritable hommage au génie romantique français et aussi, partition-manifeste de l’instrument roi dont il est un virtuose européen (certainement le plus grand à son époque).

D’emblée la certitude, articulée comme une organisation de la pensée qui va son chemin, de plus en plus structurée, dans la Chapelle de Guillaume Tell, s’impose sous les doigts fluides et affirmés du pianiste. Chaque note confirme l’appropriation par Liszt du sujet de la découverte des paysages Suisses où l’esprit du jeune conquérant pianiste, amoureux de sa belle Marie d’Agoult s’impose avec des respirations pleines de confiant optimisme. Toujours Liszt perçoit le monde et les climats avec une sensibilité polymorphe: la subjectivité s’épanouit pleinement dans l’art de la transcription. Réitération, souvenirs, remémorations sont autant de principe qui enrichissent ici son écriture pianistique: les paysages de Suisse sont découverts et vécus en 1835, mais “transformés”, sublimés, retranscrits pour le piano en… 1855. Le langage de Liszt est déjà Proustien : Roger Muraro apporte ici un nouvel éclairage, à la fois, ciselé et naturel.
Au bord d’une source précise l’affinité du pianiste avec la partition: il fait entendre littéralement cet écoulement fluide sans enjeu, véritable souffle de la nature, éveil au miracle du motif naturel dont la vitalité bucolique se rapproche de Scène aux champs de Berlioz: la nature s’y fait figure et miroir de l’âme en devenir, en quête, en questionnement. La musique se fait peinture du sentiment, véritable épiphanie du souvenir et il appartient au travail de Roger Muraro d’en dévoiler toutes les nuances intimes, inquiètes, fugaces, mystérieuses.

Nourri d’interrogation et s’inscrivant dans un rapport plus méditatif et contemplatif aussi, Vallée d’Obermann (presque 15 minutes) est une ample prière d’essence romantique où les aspirations de l’âme ardente s’exprime dans le cadre du langage pianistique auquel Liszt, réinventeur et visionnaire, apporte des visions neuves et modernes. Déjà sur le sujet d’Obermann d’après Senancour, Liszt (comme Schumann fit du Manfred de Byron) développe une structure dramatique édifiée comme une arche dont le puissant châssis traduit la voie de son exigence spirituelle … voire mystique.
Le Paris des années 1830 est celui de la révolution romantique, celle défendue et portée par les tenants de la nouvelle esthétique: Théophile Gaultier et évidemment Berlioz, qui après le choc reçu lors de la fameuse bataille d’Hernani de Victor Hugo (25 février 1830) décide d’écrire son propre manifeste musical de la Révolution en marche. Liszt reçoit lui-même la foudre en écoutant la Symphonie Fantastique lors de sa création Salle du Conservatoire, le 5 décembre suivant: le hongrois médusé décide de transcrire au seul piano (partition de 1834) grâce à la puissance harmonique de l’instrument, ce nouveau feu orchestral (démence symphonique), inventé par Berlioz. Crescendos, Smorzandos, murmures et mugissements du clavier font surgir tout l’orchestre romantique de Berlioz qui partage comme Liszt, les visions de l’avenir, celles du romantisme français.
Alors que les Années de Pèlerinage sont les escales d’un voyageur inspiré par sa ballade amoureuse et conquérantes (avec la comtesse d’Agoult), les affres et épisodes dramatiques de la Fantastique expriment a contrario l’inquiétude et la souffrance d’un Berlioz détruit par un amour impossible: spasmes, visions terrifiantes (au bal succède l’image du supplice), puis convulsions de la Nuit de Sabbat où s’effondre tout rêve et tout bonheur romantique. Roger Muraro exprime comme dans Liszt la force du travail subjectif et rétrospectif qui guide Liszt et Berlioz, chacun sur des pans contraires, au-delà de leurs limites affectives. Le pianiste transmet ce feu expressif, à la fois virtuose et puissamment intime (voire autobiographique dans le cas de Liszt et surtout de Berlioz) qui place le jeu pianistique tel l’écriture emblématique du sentiment romantique par excellence.
Album événement, annonçant avec faste et sensibilité l’année du Bicentenaire Liszt 2011

Franz Liszt (1811-1886): Les Années de Pèlerinage (1855, S 160): Chapelle de Guillaume Tell, Au bord d’une source, Vallée d’Obermann. Symphonie Fantastique de Berlioz, transcription de 1834 (Sw 470). Roger Muraro, piano. Parution: le 17 janvier 2011

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