Franz Liszt: Harmonies du soirNelson Freire, piano (1 cd Decca)

Le miracle Nelson

Nelson Freire s’intéresse lui aussi à l’année Liszt et nous livre un programme admirablement conçu, à la façon d’un paysagiste romantique, entre Caspar Fredrich et Vernet, et dans l’économie d’une palette de plus en plus resserrée, Degas (et oui, les paysages degasiens sont à redécouvrir et d’une beauté à couper le souffle…!); sensibilité à la nature avec l’éloquente et déjà ivre liquidité de Waldesrauschen (Murumures de la forêt, 1862-1863) qui annonce tant Gaspard de Ravel, ou Au lac de Wallenstadt (Années de Pèlerinage, Suisse) qui est recomposition du motif naturel selon un idéal d’un pureté absolu… Mais il y a surtout l’oeuvre du filtre subjectif si présent chez Liszt qu’on a si souvent écarté ou minimisé, qui le rapproche dans le processus créateur, de Proust tout simplement. Voyez cette passion étincelante du Sonetto 104 de Pétrarque (Années de Pèlerinage, Italie), coeur palpitant de l’amour romantique, radical et exalté, et pourtant déjà si habité par l’idée de la distance et du renoncement (est ce bien l’évocation d’un amour sans retour?)… Freire se montre subtil et suggestif dans cet art supérieur des vertiges émotionnels et des sentiments mêlés…

Voilà l’accomplissement de ce disque réussi auquel répond, conclusion non moins riche en souvenirs miroitants et personnels, le sommet des Harmonies du soir (11ème des Etudes d’exécution transcendante), nouvelle traversée suspendue en une matière déjà impressionniste, et mystérieuse et énigmatique, que n’aurait pas même renié … Messiaen. Nelson Freire nous fait entendre le chant flottant sur les eaux miraculeuses du Liszt visionnaire, prophète du futur. Facilité naturelle et souplesse fraternelle (3è Consolation si chopinesque et d’une rêverie ondulant à merveille: plage 9. N’écoutez que cet épisode: il fait respirer les pierres), rubato personnel au service des évocations magiciennes (palpitation de La Ballade déjà citée), et pourtant force et souvent violence irrépressible (houle absorbante puis “portique magique” de la Ballade n°2)… le jeu de Nelson Freire réalise ici l’un des hommages lisztéens les plus aboutis pour l’année Liszt 2011. Le pianiste brésilien comble notre attente. Incontournable.

Franz Liszt: Harmonies du soir (Waldesrauschen, Sonetto 104 del Petrarca, Valse oubliée, Ballade n°2, Au lac de Wallenstadt, Rhapsodie hongroise, Six consolations, Harmonies du soir). Nelson Freire, piano (1 cd Decca).

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