Comte rendu opéra. Marseille. Odéon, théâtre municipal, le 18 janvier 2015. Offenbach : Barbe-Bleue, 1866.

offenbachIl était une fois l’opérette et ce diminutif par rapport à la grandeur ou grandiloquence de l’opéra semble l’avoir reléguée à la balayette et remisée au rebut au rabais des plaisirs un peu honteux où ne surnagent que quelques titres qu’on ose arborer sans rougir. Et pourtant, il y a un public, bon enfant et grand enfant, qui redécouvre, avec bonheur, le plaisir un peu désuet de jolis décors en carton-pâte et toiles peintes (Nicolas Gélas), de beaux costumes d’époque (Maison Grout), le charme efficace d’une mise en scène espiègle, enjouée et bien réglée dans les danses (Jean-Jacques Chazalet)  : bref, l’enchantement naïf et émerveillé des contes de notre enfance. Notre Opéra a donc bien fait de rendre sa dignité parallèle à l’Odéon de l’opérette. Et d’exhumer ce Barbe-Bleue tiré de Perrault mais tiré, sinon par les cheveux, par sa pilosité abondante vers les sommets du burlesque qui décoiffe sans raser.

Pas barbant …
On n’y songe pas forcément en se rasant tous les jours, ou plutôt en ne se rasant pas selon la rasante mode actuelle qui transforme les jeunes gens en visages pâles ou sales —ce qu’on ne dira pas de notre barbu à barbe aile de corbeau nette et proprette, Marc Larcher, qui incarne ici au poil, poilant, un désop(o)ilant Barbe-Bleue— mais écouter Offenbach, c’est de la dope d’optimisme et, le voir, dans cette production, c’est une dose de vitamines qui devrait être remboursée par la Sécu. Et par ces sombres et tristes temps, personne ne dira que nous n’en avions pas besoin : Offenbach et ses fameux complices  Meilhac et Halévy, après Orphée aux Enfers (1858), La Belle Hélène (1864), et la même année que La Vie parisienne (1866) ce Barbe-Bleue, par leur caricature des idoles d’une société déjà hédoniste, égoïste, de consommation et consumation bourgeoises, sont des dessinateurs verbaux et musicaux : les Charlie hebdo de leur temps.
Certes, nous avons perdu des codes, des clés de leurs pamphlets, trop ancrés dans leur temps, mais ce qui nous reste culturellement, parodies de l’opéra italien et ses cadences interminables vocalisées, un quatrain détourné de Robert le Diable de Meyerbeer, les citations de «Il pleut, il pleut bergère », (agrémenté ici d’une Carmen anticipée), de fables de La Fontaine, font tout fait sens, et nonsense comme diraient les British. Sans vendre la mèche, il n’est pas impossible de voir dans les scènes de ménage entre le roi Bobèche emperruqué (ébouriffant, décoiffant, hilarant Jacques Lemaire) et sa guère clémente Clémentine de femme (truculente et succulente Christine Bonnard), la mésentente cachée du couple impérial, par plaisante inversion —sinon sexuelle, de sexe— ici, elle infidèle, contrairement à Eugénie, puritaine et glaciale, tandis que Napoléon III, à l’inverse, avait un appétit sexuel bien connu, priape impérieux plus qu’impérial à la moindre vue d’un jupon, à la vue de tous, de toute la cour, difficile à dissimuler sous l’étroite culotte (on ne portait pas de pantalons plus discrets), ce qui lui valut nombre de sobriquets sexuels.
Voracité et férocité ici prêtée à Barbe-Bleue, dont on découvre, qu’en fait, il n’épouse et tue ses femmes que pour trouver celle qui lui permettra enfin d’éveiller ou réveiller une virilité défaillante. Et il est bien plaisant, par inversion aussi, de voir et d’entendre le ténor Marc Larcher, au timbre mâle et aux aigus triomphants de jeune coq, allure d’hidalgo donjuanesque, qui chante pratiquement sans arrêt, joue et danse les angoisses de l’épouseur à toutes mains, auquel il manque la troisième main, disons le membre essentiel de la séduction. On comprend aussi le sursaut de virilité qui le secoue à la vue de la Boulotte délurée incarnée en belle et bonne chair par la pulpeuse sinon palpable Emmanuelle Zoldan, beauté du diable sans ce magnifique grand regard angélique de douceur, velours d’une voix de mezzo chaude et facile, dont le charme souriant rappelle l’actrice hollywoodienne Yvonne de Carlo plus que le « Rubens » rebondi du texte : un couple de rêve. En inversion (décidément encore !) de voix grave/aiguë, le couple parallèle soprano/baryton de Caroline Géa, fraîche Fleurette et acide et perfide Hermia, avec Bertrand di Bettino, vrai prince charmant. Mention aussi pour Perrine Cabassud pour l’élément féminin de charme avec ces beautés sorties du placard, du rancart, poulettes mises au chaud du bordel ou du poulailler par l’inénarrable coq en pâte Popolani de Dominique Desmons, alchimiste, cabaliste, empoisonneur irrésistible de drôlerie, digne des films muets. Antoine Bonelli est un Chambellan dépassé par cette cour tournant à la basse-cour de la jacasserie de pétaudière. Et parmi les quatre grands aînés de cette troupe juvénile, comment oublier, en Comte Oscar, faux exécuteur des basses œuvres du Roi jaloux de sa femme, la belle et sombre voix de Jean-Marie Delpas, aussi bon acteur que chanteur ?
Les jeux de mots traditionnels dans ce type d’ouvrage sont bien venus (« je m’aigris /maigris » ce classique pas « coupable » répondu par le condamné à la décapitation auquel le bourreau rétorque cyniquement : « On verra, ça à tête reposée. »
L’orchestre, dirigé par Jean-pierre Burtin, faute sans doute de répétitions suffisantes, échappe un peu à son contrôle, notamment au début du III. Mais rien ne gâche notre plaisir : par les temps qui courent, Offenbach fait cure.

Offenbach : Barbe-Bleue à l’Odéon de Marseille
Opéra-bouffe en trois actes et quatre tableaux
Musique : Jacques Offenbach,
Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy
Marseille, Odéon, théâtre municipal
A l’affiche, les 17 et 18 janvier 2015.

Orchestre du Théâtre de l’Odéon, Chœur phocéen (chef Rémy Littolff).
Direction musicale : Jean-Pierre Burtin
Mise en scène : Jean-Jacques Chazalet ; décors : Nicolas Gélas ; costumes : Maison Grout.

Distribution :
Emmanuelle Zoldan, Caroline Géa, Christine Bonnard, Perrine Cabassud, Marc Larcher, Jacques Lemaire, Dominique Desmons, Jean-Marie Delpas, Bertrand Di Bettino, Antoine Bonelli.

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