Compte rendu, récital, Châteauneuf-en-Auxois, le 11 août 2017. Liszt, Bartók, Schumann / Juliette Mazerand, piano.

Compte rendu, récital, Châteauneuf-en-Auxois, le 11 août 2017. Liszt, Bartók, Schumann / Juliette Mazerand, piano. LE MYSTERE DE LA PIANISTE MECONNUE… Pour la troisième année consécutive un festival, articulé autour de trois concerts, se déroule dans la modeste église de Châteauneuf-en-Auxois, un très beau village – particulièrement animé durant la saison estivale – dont le principal titre de gloire est de posséder un château dominant fièrement l’A6 . On accède au parvis par une étroite rue en cul-de-sac. Qui imaginerait que nous allons écouter une pianiste inconnue que son jeu qualifie d’emblée pour appartenir à la poignée de monstres sacrés dont les noms sont sur toutes les lèvres ? Connue de ses proches, de ses élèves, de quelques auditeurs qui ont eu la chance de la rencontrer au cours de trop rares apparitions serait plus juste. Totalement étrangère aux grands circuits comme aux medias spécialisés, d’une discrétion, d’une timidité et d’une modestie peu communes, elle semble se dérober lorsqu’elle n’est pas à son clavier.
piano-yann-beuvard-albert-dacheux-concert-de-piano-par-classiquenews-juillet-2017Le programme, ambitieux et construit, nous entraînera de Liszt à Bartók, pour s’achever par la Grande humoresque de Schumann. Pour commencer, la Bénédiction de Dieu dans la solitude (des Harmonies poétiques et religieuses). Elancée, mais d’apparence frêle, la pianiste donne au chant intérieur de l’andante un legato naturel et rare, une sérénité lumineuse, paisible, confiante. La maturité du jeu se confirme avec la progression dynamique qui nous conduira à une extase radieuse avant de retrouver le motif initial. Avec la Bagatelle sans tonalité, ultime version de la redoutable Méphisto-valse, prémonitoire des évolutions musicales les plus hardies, nous aurons l’essence de la pensée lisztienne. La plénitude, la fluidité le disputent à cette maestria rageuse, diabolique : du très grand piano dont la virtuosité s’oublie tant le propos nous tient en haleine. Une main gauche très déliée, souple, agile et puissante comme légère, une pédale toujours appropriée, qui ne trouble jamais la clarté du jeu mais lui donne toute sa chair et ses couleurs, voilà qui soutient sans peine la comparaison avec les enregistrements de référence.
L’enchaînement se fait de façon naturelle avec les trois burlesques. Op 8 (Sz 47), de Bartók. empreintes d’une joie de vivre, d’une exubérance singulières. Bondissante, véloce, stupéfiante de maîtrise est la première (« Querelle »). L’incertitude, l’humour de « Un peu gris », agile et robuste, percussif à souhait, sont un régal. Enfin, facétieuse, insaisissable, étrange, la troisième pièce est magistrale : les accents, la conduite des phrases, les oppositions, tout est là. Les deux danses roumaines op.8A (Sz 43), beaucoup plus complexes, plus écrites que les danses populaires roumaines, ont en commun leurs rythmiques singulières, leur caractère percussif et coloré. Le jeu en est puissant, jusqu’au paroxystique, brillant, éblouissant. L’auditoire est captivé par ce piano dont l’interprète sait tirer toutes les ressources.
La Grande humoresque, opus 20, est rare au concert. Rêveuse comme exaltée, étrange, c’est peut-être la plus belle illustration du romantisme de Schumann, où les scènes se succèdent, autant de variations contrastées. Le jeu de la pianiste nous émeut, dès la première variation, tourbillonnante, d’une joie fébrile, avec ses ruptures, ses transitions, cette versatilité si schumanienne, tour à tour lyrique, tendre, candide comme forte voire violente. L’invention se renouvelle en permanence, tant celle de la partition que celle de l’expression riche de l’interprète. Malgré l’ampleur de la composition, la rêverie puis la puissante coda surprennent : est-on déjà au terme ? Comment est-ce possible qu’un tel art soit réservé à une poignée d’auditeurs, même si la nef est bien garnie ?

L’humble magicienne a nom Juliette Mazerand. Nous en reparlerons.

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Compte rendu, récital, Châteauneuf-en-Auxois, le 11 août 2017. Liszt, Bartók, Schumann / Juliette Mazerand, piano.

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