COMPTE RENDU, Opéra. SALZBOURG, le 4 août 2018. MOZART : La Flûte Enchantée / Die Zauberflöte. Carydis / Steier

zauberflote-flute-enchantee-trois-garcons-3-sons-critique-opera-review-opera-by-classiquenews-salzburg-2018COMPTE RENDU, Opéra. SALZBOURG, le 4 août 2018. MOZART : La Flûte Enchantée / Die Zauberflöte. Carydis / Steier. Au delà des apparences, percer le mensonge des illusions et accéder en toute conscience au royaume éblouissant de la vertu… L’idéal que défend l’opéra de Mozart se lit ici avec une clarté exemplaire et un souci onirique très stimulant. L’ultime opéra de Wolfgang, composé 2 ans après la Révolution française, recueille les idées des Lumières et affirme in fine le triomphe des valeurs morales contre l’obscurantisme général. Une vision réconfortante à notre époque où la montée des extrêmismes, le jeu électoraliste dangereux des politiques qui soufflent sur les braises des communautarismes radicaux pour instaurer l’ordre du chaos (cynisme effarant), ne cessent de ronger la solidité du socle républicain et démocratique.

Même s’il est d’abord un magnifique conte féerique, l’ouvrage créé à Vienne en 1791, est aussi un rituel philosophique, voire maçonnique, surtout un manifeste politique. Ici s’oppose la manipulation mensongère (La Reine de la nuit) face à la sincérité vertueuse et respectueuse (Sarastro) ; la haine contre le temple (de sagesse). Fermeté, discrétion, loyauté… Ainsi le prince Tamino apprend les bénéfices d’une vie juste et responsable, entraînant sur ce chemin formateur et initiatique, l’oiseleur Papageno, qui de rustre naif et roublard, devient homme, loyal et aimant.
La vision de Lydia Steier est remarquable car elle concilie de superbes tableaux enchanteurs, inscrivant l’action dans le domaine du cirque ; tout en soulignant la force morale du parcours que suit le protagoniste Tamino, d’abord instrumentalisé par le Reine de la nuit, puis initié par le sage Sarastro. Sur sa route, il découvre l’amour en la personne de Pamina, être détruit, martyrisé par une mère trop tyrannique et cruelle. L’opéra débute dans un intérieur viennois bourgeois vers 1913 : une famille réunissant les parents et leurs trois enfants (les 3 garçons du conte à travers les yeux desquels se déroule en définitive toute l’action scénique), et aussi le grand père (le futur récitant incarné par l’excellent acteur Klaus Maria Brandauer) se retrouve attablée, servie par 3 servantes en tablier (les futures 3 dames de la légende). Sous les apparences tranquilles de famille versaillaise bien comme il faut, le chaos ne tarde pas à surgir : après que le père quitte brutalement le clan, la mère devient hystérique et folle à peine calmée par les servantes ; les 3 garçons regagnent leur chambrée… et le conte peut alors être raconté à travers les récits du grand père qui introduit chacun des tableaux des deux actes. Sous l’enchantement des scènes qui se succèdent, où percent au fur et à mesure de l’action, le vrai visage des protagonistes, se précise peu à peu la puissance de cette leçon de sagesse : les enfants qui sont les spectateurs et les acteurs privilégiés de l’histoire, sont invités à méditer ce qui leur est dévoilé : la vérité doit être recherchée derrière le voile des apparences. Ainsi la Reine de la nuit est-elle vraiment sincère ? Et Sarastro doit-il être haï comme Tamino est enclin à le penser ? Réfléchis par toi-même. Telle est le sens de toute l’action qui des Ténèbres bascule peu à peu dans la pleine lumière (choeur final).

 

 

Réalisée par la metteure en scène Lydia Steier
Une sublime Flûte enchantée, à la fois onirique et grave

 

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Auparavant, la musique de Mozart distille sa force onirique, son intelligence magicienne d’autant que l’Orchestre Philharmonique de Vienne atteint des sommets d’élégance affûtée et vive qui électrise véritablement le dramatisme du livret de Shikaneder. Constantinos Carydis déploie une vitalité mordante et séductrice, écartant toute mièvrerie ou lourdeur ; recherchant lui aussi l’acuité du manifeste humaniste sous l’apparence douceâtre du faux opéra pour enfants. On reste ébloui par la subtilité des tableaux visuels, la présence de la poésie qui apparente le conte à un songe, selon l’imaginaire des 3 garçons.

 

 

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Reste que la distribution à quelques exceptions près est à la hauteur de cette réussite scénographique. Oublions d’emblée la soprano requise pour remplacer au pied levé la diva programmée à l’origine : imprécisions des trilles, notes fausses, malgré une émission franche, la Reine de la nuit ne distille aucun trouble. Dommage.
Phrasés naturels, projection mesurée, justesse de la caractérisation, et chant intense autant que raffiné, le ténor Mauro Peter et la soprano Christiane Karg font du couple d’initiés Tamino / Pamina l’un des plus attachants et subtils de l’heure. Assisterions nous ainsi à un renouveau du chant mozartien ? Ces deux chanteurs là nous le laisse espérer. La noblesse des sentiments pour Tamino, l’âme détruite, désespérée de Pamina (son air tragique au II est bouleversant de sincérité et de puissance émotionnelle) laissent une forte impression.
Attendu, Matthias Goerne, plus habitué aux nuances schubertiennes, celle du wanderer en récital chant / piano, incarne un Sarastro économe en gestuelle mais saisissant d’humanité souple et presque caressante : le timbre est somptueux, mais il manque parfois de la résonance caverneuse dans les graves que les grandes basses légendaires (Matti Salminen) ont su imprimer au personnage…
Il y a de la gravité aussi dans cette production comme au moment des épreuves décisives traversées par le couple Tamino / Pamina, quand sont projetées des images des combattants de la première guerre, la plus destructrice et la plus criminelle, défigurant et infligeant d’horribles blessures aux soldats ainsi traumatisés. L’appel humaniste à la paix fraternelle y gagne une vérité désarmante.

Voilà donc le spectacle événement de cette édition du Festival de Salzbourg 2018 (avec la Salomé de Castellucci, nouvelle production elle aussi jusqu’au 27 août)
https://www.salzburgerfestspiele.at/oper/salome-2018

: une vision à la fois très poétique, rafraîchissante même de l’opéra le plus joué de Mozart avec Don Giovanni et défendu par un chef et de jeunes chanteurs qui sont convaincants par leur juste engagement. Au moins Salzbourg modèle des festivals d’opéras l’été, a su écarter le fiasco pathétique de l’édition 2018 du festival français d’Aix en Provence, coulé par une triste mise en scène d’Ariadne auf Naxos de Strauss…
Saluons par ailleurs la chaîne Arte de diffuser le spectacle Die Zauberflöte à une heure de grande écoute ce 4 août justement. On reste toujours agacé par la présentatrice dont le style « grande dame » continue d’étiqueter l’opéra comme un loisir pour « riches » et vieux fortunés. Le temps est à un nouveau style et il faudrait ainsi démocratiser totalement et définitivement la musique classique comme l’opéra en évitant de tels clichés, fatalement néfastes pour l’image du genre. Oui le lyrique est facile d’accès, et pour toutun chacun quelle que puisse être sa position sociale… D’autant que l’opéra de Mozart est par essence et selon le voeu du compositeur, un opéra surtout « populaire » au sens le plus noble et le plus atemporel du terme… pour tous et pour chacun. Non pas pour l’élite.

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COMPTE RENDU, Opéra. SALZBOURG, Palais des Festivals. Le 4 août 2018. MOZART : La Flûte Enchantée / Die Zauberflöte. Carydis / Steier. A l’ffiche jusqu’au 30 août 2018.
VOIR le site du Festival de Salzbourg 2018
https://www.salzburgerfestspiele.at/oper/zauberfloete-2018

 

 

Constantinos Carydis, Musikalische Leitung / Direction musicale
Lydia Steier, Regie / Mise en scène

Matthias Goerne, Sarastro
Mauro Peter, Tamino
Albina Shagimuratova, Die Königin der Nacht (remplacée le 4 août)
Christiane Karg, Pamina
Ilse Eerens, Erste Dame
Paula Murrihy, Zweite Dame
Geneviève King, Dritte Dame
Adam Plachetka, Papageno
Maria Nazarova, Papagena
Michael Porter, Monostatos
Tareq Nazmi, Sprecher
Simon Bode, Zweiter Priester / Erster geharnischter Mann
Birgit Linauer, Alte Papagena
Klaus Maria Brandauer, Großvater / Grand père
Wiener Sängerknaben, Drei Knaben / 3 garçons

Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor
Ernst Raffelsberger, Choreinstudierung
Wiener Philharmoniker

 

 

VIDEO
Lydia Steier parle de sa vision de la Flûte Enchantée / Die zauberflöte
(en anglais / sous titré en allemand)

https://www.salzburgerfestspiele.at/videos/playlistid/PLvbbwyDYw0UWd7h3Um3K5jzC9NMaBCdeb

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