Compte rendu, opéra. Parme, le 6 octobre 2017. Verdi : Stiffelio. G. G. Calvo / G. Vick

Vague verdienne en juin 2014Compte rendu, opéra. Parme, le 6 octobre 2017. Verdi : Stiffelio. G. G. Calvo / G. Vick. Si Jérusalem est une rareté, il n’aura pas fallu très longtemps à Stiffelio pour disparaitre des scènes lyriques. La destinée de cette œuvre de Giuseppe Verdi (1813-1901) ne manque d’ailleurs pas d’interpeller tant il aura fallu peu d’années pour qu’il soit rangé dans un placard d’où il ne ressortira qu’un siècle plus tard. Composé et créé en 1850 au Teatro Grande de Trieste, Stiffelio a reçu, à défaut d’un triomphe, un accueil chaleureux tant du public que des critiques. Le déclin et la disparition de cet opéra a un seul nom : censure.

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En effet, les multiples interventions des censeurs, qui se montrent assez chatouilleux dès que l’on s’attaque à l’Eglise ou au pouvoir temporel, ont considérablement nui à Stifflio qui tombe dans l’oubli en trois ou quatre ans. La musique de cette œuvre sera par ailleurs reprise en 1857 par Verdi pour un autre opéra qui tombera presqu’aussitôt dans l’oubli lui aussi : Aroldo. Depuis les années 1950, Stiffelio reprend timidement du service ; si timidement, d’ailleurs, que sa discographie est quasi inexistante. A Parme même, l’œuvre n’a été montée que deux fois depuis 1968. Cette nouvelle production est donc la bienvenue, malgré une mise en scène qui pourtant totalement iconoclaste, fonctionne indiscutablement. A sa décharge, il nous faut bien admettre que Stiffelio est loin d’être un chef d’œuvre comparé aux opéras créés juste avant ou juste après : Macbeth (1847), Luisa Miller (1849), Rigoletto (1851), Il Trovatore (1853) par exemple. On y trouve néanmoins de très belles pages notamment parmi les airs des principaux personnages. L’intrigue tourne autour d’un pasteur protestant et de son épouse infidèle ; certes le sujet n’a rien de nouveau et la nature humaine est traitée ici de manière assez crue (Graham Vick accentue d’ailleurs ces qualités et ces défauts dans sa mise en scène) : amour, haine, jalousie, religion … On peut, dans ces circonstances, s’étonner que Stiffelio et Aroldo quelques années plus tard, aient ainsi disparu des scènes lyriques quand Carmen, créée vingt cinq ans après Stiffelio, a connu un triomphe durable et sans précédent après avoir subi un échec retentissant lors de sa création.

Pour cette nouvelle production, les responsables du Teatro Regio, qui investissent le Teatro Farnese, ont réuni une distribution jeune et le metteur en scène britannique Graham Vick dont le travail sur Stiffelio ne manque pas de surprendre. Graham Vick ayant installé d’immenses banderoles sur les gradins, qui serviront aussi pour les choristes, les figurants et, à de rares moments, les solistes, le public se retrouve « chassé » de sa zone de confort pour se retrouver dans l’arène ; il passe la soirée debout à évoluer librement au milieu des modules mobiles. Quelques bancs, installés derrière l’orchestre, sont quand même prévus pour les personnes désireuses de s’assoir.
Si un tel choix artistique n’a pas manqué de faire couler beaucoup d’encre, il se révèle assez judicieux. L’interaction entre le public, les figurants, les choristes et les solistes est d’autant plus forte que les figurants se promènent dans toute l’arène, saluant ici et là, serrant des mains, accolant le public, l’entraînant dans un monde étrange ou s’entremêlent, sous la  Foi ardente, amour et désamour tel un « Je t’aime, moi non plus » puissance mille, sur une échelle de… dix. Dans un tel contexte, les costumes contemporains passent plutôt bien à l’exception de celui de Lina qui se trouve, du coup, handicapée pour s’asseoir, s’allonger, se mettre debout ou faire des génuflexions.

En ce qui concerne la distribution, de jeunes artistes se montrent valeureux ; en effet, l’acoustique du Teatro Farnese, où la  production est donnée, est assez mauvaise et il est difficile de comprendre tout ce qui se dit. Le Stiffelio de Luciano Ganci séduit d’emblée : comédien honorable, il fait passer le pasteur par des sentiments contradictoires ou s’entrechoquent foi, amour, doute, angoisse … Sentiments que le chant de Ganci traduit assez bien. Si la description du couple adultère aperçu par le batelier est honorable, c’est surtout dans son air du deuxième  acte « Me disperato, albruciano » que toute le colère et la douleur accumulées ressortent avec beaucoup de force. C’est la soprano mexicaine Maria Katzarava qui prête ses traits et sa voix à Lina, l’épouse infidèle de Stiffelio. Si la jeune femme est très désavantagée par son costume visiblement  trop serré, la voix est belle, puissante, la ligne de chant impeccable. Elle comprend très vite que Stiffelio a des doutes et exprime son chagrin d’une façon émouvante « Tosto  ei disse ! Ah son perduta ! » . La douleur, le doute, l’angoisse de Lina ressortent cependant avec plus de force dans « Oh cielo … Ove son io » et Katzarava module sans excès, donnant aux mots une intensité poignante. Père attentif mais impitoyable, guerrier féroce, Stankar est incarné par Francesco Landolfi. C’est au dernier acte que le baryton donne à son personnage ce qui fait sa grandeur et sa faiblesse, en exprimant dans « Ei fugge … E con tal foglio … Qui Rafael verra ? » toute la haine qu’il a pour l’amant de sa fille et le regret qu’il a de devoir accomplir ce qu’il considère être son devoir. D’arrogance, il est question quand on pense à Rafaele de Leuthold ; Giovanni Sala qui incarne l’amant e Lina a une voix pleine de souveraine maîtrise, tant elle est contrôlée du début à la fin de la soirée. Et s’il n’a pas vraiment d’aria pour lui, le duo avec Stankar, dans lequel ils se défie l’un l’autre est parfaitement interprété. Emmanuele Cordaro (Jorg), Blagoj Nacoski (Federico de Frengel) et Cecilia Bernini (Dorotea) complètent avec bonheur le plateau vocal.

Dans la fosse, installée à l’envers, c’est l’orchestre du Teatro Comunale de Bologne qui s’installe pour cette production. Le chef espagnol Guillermo Garcia Calvo dirige ce Stiffelio inattendu. Alors que le public entre dans la salle pendant l’ouverture, accueilli par des pasteurs et des figurants lisant la bible, le jeune chef donne le ton de la soirée : elle sera placée sous le signe d’une effusion de sentiments qui se bousculent tout le long de la partition et que l’orchestre souligne tout en délicatesse. Quant au chœur, venu lui aussi du Teatro Comunale de Bologne, il a été parfaitement préparé par son chef et il assume sans faillir une partition difficile et une mise en scène assez inhabituelle.

Si cette nouvelle production n’a pas manqué d’enflammer les réactions, et de soulever de nombreuses interrogations, Graham Vick, réussit le tour de force d’attirer l’attention sur l’une des œuvres les plus méconnues de Verdi. Quant à la mise en scène pour inhabituelle qu’elle soit, elle a le mérite d’accentuer les qualités et les défauts de chacun, quelque soit son statut social, et de permettre au public de les voir au plus près. Mémorable expérience qui révise la place même du spectateur d’habile façon.

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Teatro Farnese, le 6 octobre 2017. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Stiffelio, mélodrame en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave tiré de Le pasteur ou l’évangile et le foyer de  Emile Souvestre et Eugène Bourgeois. Luciano Ganci, Stiffelio, Maria Katzarava, Lina, Francesco Landolfi, Stankar, Giovanni Sala, Rafaele, Emanuele Cordaro, Jorg, Blqgoj Nacoski, Federico di Frengel, Cecilia Bernini, Dorotea. Orchestre et chœur de l’Opéra Comunale de Bologne.Guillermo Garcia Calvo, direction. Graham Vick, mise en scène, Mauro Tinti, scénographie et costumes, Giuseppe di Iorio, lumières, Ron Howell, chorégraphies.

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