Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille. Le 11 avril 2016. Verdi : Rigoletto. Olga Peretyatko, Claus Guth.

rigoletto-claus-guth-opera-critique-review-582FLASHBACK glaçant. Rigoletto inaugure le sommet du théâtre verdien, réalisé au début des années 1850, soit au milieu triomphant du siècle romantique, soulignant combien l’Italie aux côtés de la France et son temple lyrique Paris, reste le rgand foyer de la création d’opéras. Ainsi Rigoletto marque en 1851, cette trilogie mythique avec Il Trovatore et La Traviata (1853), où Verdi redéfinit à la fois le trio vocal soprano / ténor / baryton, jouant pour chaque à modifier la donne psychologique, et aussi réinvente la notion même de drame musical. Rigoletto respecte en tous point la force et la violence de la pièce de Hugo qui est sa source (La Roi s’amuse) : la malédiction primordiale (par le courtisan exilé banni Monterone), l’insouciance écourante du prince et de ses courtisans, la relation père-fille… tout cela est présent, sublimé, transfiguré dans la machinerie théâtrale verdienne.

Claus Guth relit aussi le thème selon une vision rétrospective, en un flashback où le vieux bouffon, Rigoletto, revit les grands moments de sa vie, en fait les plus tragiques puisqu’il s’agit de réactiver ce moment traumatique où par aveuglement et manipulation, il oeuvre pensant se venger de son ennemi, à l’assassinat de sa propre fille, Gilda. Ici baryton et soprano sont les victimes du ténor (le Duc de Mantoue). Comme Losey imaginait un double – mais un ange noir- présente permanente aux côtés de Don Giovanni, Guth conçoit un double pour Rigoletto, présentant dès le départ les 2 signes obsessionnels de cette tragédie de la malédiction (ou de l’aveuglement) : 2 habits, le costume du bouffon et la robe ensanglanté de la victime Gilda.
Guth donne à voir tout ce qui hante l’esprit concentré, secret des personnages : la machine infernale qui enserre pau à peu sa victime (Rigoleto) dont elle fait malgré lui un criminel ; les fantasmes érotiques et parfaitement anecdotiques du jeune prince mantouan, figure artificielle et sans consistance, pervers pourtant forcené, tout hanté et piloté par sa sexualité frénétique (avec scène du Crazy horse où pavanent des filles dénudés emplumés comme des cygnes blancs).
Rigoletto gagne de toute évidence par cette épuration visuelle, une profondeur propre au traitement musical car le Triboulet de Hugo n’exprime pas une telle déroute morale, un tel effondrement tragique en fin d’action, comparable à la douleur du père tenant dans ses bras, le corps de sa fille morte, sacrifiée sur l’autel du cynisme humain.
Seule véritablement le soprano expressif (moins angélique) d’Olga Peretyako insuffle une vraie épaisseur au rôle de Gilda dont elle fait une âme déterminée à rompre le silence du père vis à vis de son passé : les vraies raisons de l’émancipation – fatale- de la jeune fille, seraient donc liées non à la séduction du prince pervers, mais à la volonté de Gilda de fuir l’omerta du foyer paternel; la vision est intéressante et restitue au drame verdien, la puissance de sa structure souterraine qui en fait un vrai drame psychologique. La Maddalena de Vesselina Kasarova, en figure noire et meneuse de revue pour les filles du Crazy, se distingue elle aussi. On le voit cette nouvelle production à l’Opéra Bastille vaut surtout pour la cohérence de sa mise en scène et la valeur expressive des chanteuses. Les hommes (Rigoletto et le Duc) sont encore trop frêles vis à vis de leurs personnages. On attend une reprise prochaine de la production avec un casting plus équilibrée, et virilement, plus convaincant. Le chef Nicola Luisotti dirige lui aussi trop sagement une partition pourtant éblouissante, nerveuse que d’autres chefs mieux inspirés et plus constants ont su conduire vers une juste incandescence.

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille. Le 11 avril 2016. Verdi : Rigoletto. Michael Fabiano, Quinn Kelsey, Olga Peretyatko, Rafal Siwek, Vesselina Kasarova, Isabelle Druet, Mickail Kolelishvili, Michael Partyka, Christophe Berry, Tiago Matos, Andreas Soare, Adriana Gonzalez, Florent Mbia. Pascal Lifschutz. Orchestre et Chœoeurs de l’Opéra national de Paris. Nicola Luisotti, direction. Mise en scène : Claus Guth.

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