Compte rendu, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 20 février 2014. Jacques Offenbach : Barbe-Bleue. Avi Klemberg, Anaïk Morel, Norma Nahoun, Pascal Charbonneau, Lionel Lhote, Julien Véronèse. Jonathan Schiffman, direction musicale. Waut Koeken, mise en scène.

En coproduction avec Angers Nantes Opéra et l’Opéra de Rennes, l’Opéra de Nancy accueille en ses murs la production, créée à Maastricht en 2012, du rare Barbe-Bleue de Jacques Offenbach dans une scénographie de Waut Koeken, dont on a pu admirer la mémorable Princesse de Trébizonde du même Offenbach à Saint-Etienne la saison passée.
Le metteur en scène belge imagine, pour conter les sinistres mais drolatiques aventures du sire de Barbe-Bleue, un décor bariolé, aux couleurs vives, fait de meubles démesurés : la soirée débute dans un lit gigantesque, l’action de poursuit sur les coussins d’un canapé immense, et s’achève sur une table géante et sa nappe en Vichy, à côté de laquelle trône une machine à laver… qui abrite les précédentes épouses prétendument occises du terrible maître des lieux.
Les dialogues ont été largement réécris, faisant la part belle à l’actualité, prolixe en jeux de mots et autres calembours, mais n’évitant malheureusement parfois ni une vulgarité bien inutile – dénotant alors trop nettement avec ce qui reste du texte parlé original – ni une surenchère à la longue fatigante, même si on rit le plus souvent de bon cœur.

 

 

La vie en bleu

 

NANCY : Opera, Pre Generale Barbe BleueEn outre – mais ici c’est l’œuvre elle-même qui avoue ses faiblesses –, le tourbillon initié au premier acte s’émousse par la suite, comme peinant à se renouveler au fil de l’intrigue. Il faut donc toute la folie de la direction d’acteurs et des artistes évoluant sur le plateau pour maintenir l’attention toute la soirée durant. Pour servir ce drame déjanté, l’Opéra National de Lorraine a mis les petits plats dans les grands pour réunir une distribution de haut vol.
Aux côtés du couple royal formé par la Clémentine aussi hystérique que percutante de Sophie Angebault et le Roi Bobèche irrésistiblement tyrannique d’Antoine Normand, le Comte Oscar très bien chantant de Julien Véronèse forme un duo épatant avec le Popolani luxueux de Lionel Lhote, aux aigus triomphants et visiblement très investi dans son rôle de savant fou.
La Fleurette de Norma Nahoun, aussi fraiche et piquante que son Hermia se révèle capricieuse et délurée, fait jeu égal avec la tendre élégance, tant vocale que scénique, du Saphir de Pascal Charbonneau.
Boulotte très attachante, Anaïk Morel prend un malin plaisir à couler son riche mezzo dans ce personnage à la rusticité franche et directe, et c’est un bonheur de la voir croquer ce petit bout de femme qui ne laisse pas marcher sur les sabots.
Elle s’oppose joliment au Barbe-Bleue plutôt sombre incarné par Avi Klemberg. Le ténor français donne ainsi du rôle-titre une image moins délurée qu’on pouvait s’y attendre, presque austère par instants, davantage séducteur dangereux que coureur de jupons frénétique et insatiable. Le chanteur assure crânement les notes de sa partie, mais la voix semble parfois manquer de projection, comme retenue au lieu d’être libérée.
Mention spéciale pour le Narrateur de Jean-Marc Bihour, véritable commentateur de l’œuvre et de ses rebondissements. Omniprésent jusque dans la télévision royale et dans le four à micro-ondes de Popolani, le comédien se fait chansonnier, égratignant la classe politique en rimant des vers.
Fidèle à son habitude, le chœur maison démontre une fois de plus son professionnalisme, tandis que l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy rend pleinement justice à cette musique, faisant miroiter les harmonies et les lignes instrumentales. A leur tête, le chef américain Jonathan Schiffman prend cette partition très au sérieux, presque trop, pouvant s’autoriser davantage de fantaisie et de malice pour que le bonheur soit complet.
Le public n’a pas boudé son plaisir devant tant de franche gaieté, et c’est un beau succès qui a accueilli cette production, qu’on reverra bientôt sur d’autres scènes françaises.

Nancy. Opéra National de Lorraine, 20 février 2014. Jacques Offenbach : Barbe-Bleue. Livret de Henri Meilhac Ludovic Halévy. Avec Le Narrateur : Jean-Marc Bihour ; Barbe-Bleue : Avi Klemberg ; Boulotte : Anaïk Morel ; Fleurette / Hermia : Norma Nahoun ; Le Prince Saphir : Pascal Charbonneau ; Popolani : Lionel Lhote ; Le Comte Oscar : Julien Véronèse ; Le Roi Bobèche : Antoine Normand ; La Reine Clémentine : Sophie Angebault ; Héloïse : Elena Le Fur ; Rosalinde : Patricia Garnier ; Isaure : Julie Stancer ; Blanche : Soon Cheon Yu ; Eléanore : Inna Jeskova. Chœur de l’Opéra National de Lorraine. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Jonathan Schiffman, direction musicale. Mise en scène : Waut Koeken ; Décors et costumes : Yannik Larivée ; Lumières : Glen D’haenens ; Chorégraphie : Ela Baumann et Joshua Monten.

 

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