COMPTE-RENDU, opéra. MUNICH, NationalTheater, le 27 juillet 2018. WAGNER : Le Crépuscule des Dieux / Götterdämmerung. Kriegenburg / Petrenko

ring petrenko munich ninna stemme brunnhilde critique opera par classiquenewsCOMPTE-RENDU, opéra. MUNICH, NationalTheater, le 27 juillet 2018. WAGNER : Le Crépuscule des Dieux / Götterdämmerung. Kriegenburg / Petrenko. Kirill Petrenko est un immense wagnérien : de la trempe des Karajan, Marek Janowski… Avec le recul et l’expérience de ses Wagner précédents (à Bayreuth), le chef russe, bientôt directeur musical du Berliner Philharmoniker, Kirill Petrenko se révèle être un chef captivant à suivre, pilotant les équipes munichoise de l’Opéra de Bavière dont il reste le directeur musical… inquiet, fragile, d’une exquise sensibilité, maniant la nuance comme un peintre avec ses couleurs, le maestro éblouit par son intelligence dramatique : c’est un maître de l’infime variation qui est capable d’instiller une tension permanente et changeante au moment de l’interprétation. Ce qui se révèle magistral et rien que génial, s’agissant de l’orchestre wagnérien qui doit absolument envelopper le chant comme un écrin, à la façon d’une esthétique chambriste (Karajan avant lui avait compris cet aspect et réussi un sublime Ring, théâtral, psychologique: la référence heureusement fixée au disque).

 

 

 

 

 

 

Ring superlatif à Munich en juillet 2018

Kirill Petrenko sublime la texture wagnérienne

 

 

 

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Pour achever le cycle des 3 Journées, Andreas Kriegenburg met en scène la destruction de tout espoir ; les Nornes qui filent le destin des héros ne peuvent plus assurer la continuité d’un monde perdu, qui va à sa propre ruine : de fait, nous voici dans notre réalité, avec ses réfugiés climatiques, ses groupes humains en errance dont aucune société dite « évoluée » ne veut. La fin est proche, pire, elle est programmée et inéluctable. La scène nous renvoie à nos erreurs en un bel effet de miroir. Sans magie, sans poésie, sans nouvelle source de régénération, l’humanité est perdue car elle a pillé jusqu’à l’user la Sainte Nature, et toute les ressources de la planète.
Evidemment l’esclavage prolétarien et l’hypocrisie du monde capitaliste sont bien présents : Siegfried est pareil à un jeune cadre, fondu dans la masse indistincte des employés (affublés de leurs smartphones), allant comme des robots à leur emploi, dans la grande entreprise des Gibishungen (Gunter, Gutrune et leur « mentor » diabolique, Hagen). Là on remarquera non sans un certain cynisme déshumanisé, le cheval Grane, que montait hier la fière Walkyrie, Brunnhilde, alors conquérante et splendide, aujourd’hui, trophée statique (et découpé en tranches, à la façon du britannique Damien Hirst). L’époque (la nôtre) est à la perte définitive de la vie et de la nature. Voyez ces autocrates violant les femmes de ménages en public… Le message est clair. Wagner était visionnaire et jamais son appel à la raison, sanctifiant la sainte nature, n’aura été plus juste et actuel.
Donc tout est à vomir dans cette peinture très réaliste d’une société déshumanisée et exploitant jusqu’à les user, innocence, nature, moralité… Le viol est encore bien manifeste et clairement scénographié quand Siegfried, coiffé du Tarnhelm, violentera son épouse si aimante et loyale : une scène déchirante par sa cruauté barbare. Wagner : quel génie prophétique.
Ce Crépuscule des Dieux, c’est le capitalisme outré, à la Trump et à la Macron qui est explicitement exposé, exacerbé… écœurant. La politique de la communication sait exploiter l’instant, sans posséder de vision à long terme. Les hommes traités par masse, non individuellement, sont à la peine, nouveaux esclaves d’une clique de nantis qui brassent leurs milliards, en cultivent surtout les nouvelles mannes modernes : plaisir et profit.

PETRENKO, arbitre de l’élégance et de la profondeur. Beau geste, millimétré et spectaculaire quand il le faut du chef russe Kirill Petrenko qui signe là son plus beau Ring en fosse ; après l’avoir dirigé à Bayreuth. Les choeurs solides, somptueux, sonores ; l’orchestre de l’Opéra de Munich saisit par ses phrasés onctueux, précis, le sens des nuances qui partout éclaire de façon nouvelle et inespérée, le génie théâtral de Wagner. Quel prodige tout simplement.
Enfant raté finalement, et héros sacrifié, trop nigaud, Stefan Vinke fait de Siegfried, la proie idéale pour ce marché de dupes, l’agneau sacrifié sur l’autel des capitalistes Gibishungen, même s’il exprime avec intensité, en interprète complet, l’élan d’un individu qui se bat par conviction (quand il se souvient de l’amour de Brunnhilde, avant son assassinat). Efficaces et présents les Gunther de Markus Eiche, et le Hagen noir et parfois raide de Hans-Peter König. Solide également et reprochant non sans raison à Brunnhilde, son égoïsme destructeur, la Waltraute de Okka von der Damerau ; il faut dire que face à la Brunnhilde superlative de Nina Stemme, femme jusqu’au bout des ongles, ardente et généreuse, au chant souple et contrasté sans heurts ni tension, la soprano qui a chanté aussi Isolde, incarne avec justesse et vérité le personnage central de l’opéra, celui par lequel passe l’espérance finale (mince il est vrai, mais encore à peine envisageable). Si l’humanité peut encore souhaiter être sauvée, en a-t-elle encore les moyens ?

Saluons aussi parmi les individualités marquantes : l’Alberich onctueux, affûté de John Lundgren. La Gutrune imprécise et lourde (dans son chant) de Anna Gabler finit par agacer car son jeu dramatique manque aussi de finesse.
Passons. Reste l’extraordinaire tenue de l’orchestre, la direction lumineuse, tendre, furieuse de l’excellent wagnérien, Kirill Petrenko… lequel semble décidément le maestro le plus enthousiasmant de l’heure. Du moins pour cet été 2018. A suivre.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, opéra. MUNICH, NationalTheater, le 27 juillet 2018. WAGNER : Le Crépuscule des Dieux / Götterdämmerung. Kriegenburg / Petrenko. Illustrations © Wilfried Hösl.

 

 

 

Le Crépuscule des Dieux / Ring munichois juin, juillet 2018
Götterdämmerung, 3ème (et dernière) Journée du Ring des Nibelungen
Musique et livret de Richard Wagner
Création le 17 août 1876 à Bayreuth

Siegfried  : Stefan Vinke
Gunther  : Markus Eiche
Hagen : Hans-Peter König
Alberich : John Lundgren
Brünnhilde  : Nina Stemme
Gutrune : Anna Gabler
Waltraute: Okka von der Damerau
Woglinde  : Hanna-Elisabeth Müller
Wellgunde : Rachael Wilson
Floßhilde : Jennifer Johnston
Erste Norn  : Okka von der Damerau
Zweite Norn  : Jennifer Johnston
Dritte Norn  : Anna Gabler

Bayerisches Staatsorchester
Chor der Bayerischen Staatsoper

Direction musicale : Kirill Petrenko
Mise en scène : Andreas Kriegenburg

 

 

 

LIRE aussi notre protrait de KIRILL PETRENKO, maestro d’excellence, « héros » de l’été 2018

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