Compte rendu, opéra. MONTEVERDI : Le Couronnement de Poppée. Nantes, Opéra Graslin, le 9 octobre 2017. Capuano / Caurier et Leiser.

couronnement-de-poppee-poppea-monteverdi-busenello-critique-presentation-par-classiquenews-angers-nantes-opera-patrice-caurier-et-moshe-leiserCompte rendu, opéra. MONTEVERDI : Le Couronnement de Poppée. Nantes, Opéra Graslin, le 9 octobre 2017. Capuano / Caurier et Leiser. La nouvelle Poppée défendue à Nantes jusqu’au 17 octobre 2017, concrétise un compagnonage exemplaire entre la fine équipe des metteurs en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser et le directeur général d’Angers Nantes Opéra, Jean-Paul Davois dont c’est la dernière nouvelle production d’importance. Après tant d’excellentes lectures d’ouvrages divers, redécouverts grâce à un regard méticuleux et particulièrement analytique sur les oeuvres (et sur chacun de leurs enjeux scéniques), soit pour ceux qui nous ont le plus marqué in loco, Tosca, L’Affaire Makropoulos, Le Château de Barbe-Bleue et dernièrement leur deux Mozart (Les Noces et surtout Don Giovanni), cette Poppée primitive et barbare a le mérite de l’intelligence et de l’élégance, réalisant ce qui devient très très rare à l’opéra aujourd’hui, la fusion totale du théâtre et de la musique. Il est vrai que le chef d’oeuvre de Monteverdi et son dernier opéra pour Venise, est un sommet du genre : fulgurant, juste, il séduit par sa parure sensuelle et frappe tout autant par sa cruauté cinglante. La vérité est son unique ambition et le dévoilement sanguinaire, parfaitement cynique que le spectacle réalise, impose cette lecture parmi les meilleures réussites de la maison nantaise.

Louons d’abord la formidable continuité théâtrale qui permet au texte d’être projeté avec une force et une violence tour à tour sensuelle et violente, d’une sauvagerie inédite alors. Chaque situation dramatique ressort avec un relief clair, d’autant plus saisissant. On se félicite pendant tout le spectacle du brio de la mise en scène et de l’intelligence de la direction d’acteurs… toujours efficaces, jamais décalés, … parfaitement respectueux de la musique et du drame qui se joue.
Avec cette verdeur et cette âpreté inédites elles aussi, qu’incarnent les deux épatantes nourrices, vrais personnages tragi-comiques qui fusionnent le bon sens et la philosophie, nuançant tout le drame principal de leurs maximes d’une éloquente et mordante perspicacité. Il n’y a pas d’équivalents à ces rôles délirants et si justes dans le théâtre lyrique à cette époque.
IMPUISSANCE ET SOLITUDE… Monteverdi et Busenello inventent un théâtre parlé chanté singulier qui représente le monde, épingle la petite comédie humaine, ses travers barbares, ses passions amoureuses où chacun se perd totalement, irréversiblement, définitivement. Les auteurs ont dessiné des solitudes éprouvées qui finissent par se consumer totalement. Et Patrice Caurier et Moshe Leiser servent idéalement le texte qui dévoile la profonde impuissance de chaque individu… Tous, sans exception paient le prix de leur sentiment.
Sur ce plan, les deux auteurs expriment toutes les nuances sur toute l’étendue de la gamme émotionnelle. Vous voulez du tragique désespéré et suicidaire (Ottavia), du sensuel érotique, sauvage, viscéral (Poppea et Nerone), du comique aigre et clairvoyant voire lui aussi désespéré (les deux nourrices), de l’amour naissant et turgescent (Damigella et Luciano), du philosophique lui aussi clairvoyant mais fataliste (Senecca)… ? Vous serez servis. Le Couronnement de Poppée manifeste et représente tout cela avec une rare intelligence dramatique.

 

 

 

Noces Barbares, Amour sanguinaire…
Patrice Caurier et Moshe Leiser réussissent
une immersion saisissante aux sources du Théâtre Baroque

 

 

NANTES : éblouissante Poppée par le duo Caurier et Leiser

 

 

Et la direction d’acteurs comme le jeu scénique articulé, ajusté par Patrice Caurier et Mosche Leiser éblouissent par leur justesse. Nous sommes donc au cœur de l’esthétique baroque en ce qu’elle a produit de mieux: la vérité du théâtre servie par une musique directe et franche.
Leur travail s’attache à la vérité des gestes, le sens de chaque situation et pour chacune, la manipulation qui s’y cache. Même Poppée amoureuse enivrée, a cette volupté guerrière qui n’oublie pas de faire tuer Sénèque. Du reste, c’est peut-être lui qui, seul, parle librement osant rappeler non sans un courage hallucinant, les vertus de la raison à l’empereur Néron. D’autant que ce dernier sombre peu à peu dans une folie frénétique et sadique (scène de torture à l’adresse de Drusilla). Le philosophe a parfaitement mesuré ce qui lui faisait face : la possession de Néron, incapable de maîtriser son désir pour la nouvelle favorite. En définitive Monteverdi est demeuré fidèle à son premier Opéra: Orfeo / Orphée écrit 35 ans auparavant. C’est à dire décrire en en dénonçant les ravages, l’activité des passions humaines qui submergent et dépassent celui et celle qui en est l’hôte impuissant. Monteverdi y montrait dès 1607, le souverain désir d’Orfeo pour Eurydice, capable de rejoindre les enfers, infléchir Pluton, mais échouer tragiquement au moment de leur remontée vers la terre…

Avant Corneille et Racine, et le théâtre français classique, les italiens vénitiens du premier baroque abordent ce mystère barbare du cœur humain avec une intelligence inégalée. L’exemplaire mise en scène présentée à Nantes nous fait mesurer la réussite de Venise en 1642, dans ce qui est bien un âge d’or de l’opéra, alors récemment « inventé » et rendu publique (depuis 1637).

Distinguons ce qui fait sens ici, porté par un texte éblouissant. Incarné par des chanteurs acteurs aux gestes précis, ciselés, exacts. D’abord le couple fusionnel, enlacé, Poppea et Nerone, lascifs, sublimes en leurs ébats graduellement torrides (3 duos au total, les deux derniers débouchant sur une mort). Obsédés, égoïstes, ils actionnent toutes les ficelles de la machine amoureuse dans un seul but introniser la jeune femme. Sur scène, Chiara Skerath et Elmar Gilbertsson se complètent parfaitement ; aigreur tranchante et cynique du premier / ravissante sensualité de la seconde dont la souplesse ronde et chaude du soprano renforce la séduction de la « déesse terrestre » défendue par le dieu Amour.

Piliers ensuite de la production sur le plan vocal, les deux puissances lyriques du plateau : Peter Kalman fait un Sénèque admirable d’humanité fraternelle, face au messager de l’empereur qui lui annonce l’ordre de se tuer. Autorité, noblesse, grandeur vocale…, la basse est très convaincante ; il est bien le dernier diamant humaniste dénonçant la tyrannie à l’œuvre, dans une fresque parsemée d’horreurs et d’épisodes abjects.

Sa consœur, Rinat Shaham est elle aussi sidérante de justesse et de style, affirmant pour les 3 grandes scènes d’Ottavia, ce sens magistral de l’intensité tragique. Son dernier air qui est l’adieu à Rome de l’impératrice répudiée, frappe l’auditeur par sa violence désespérée, la vérité digne d’une victime de la terreur impériale, c’est la femme détruite qui dans l’imaginaire des metteurs en scène devient figure emblématique de toutes les femmes torturées de l’histoire. Amoureuses tragiques, souveraines sacrifiées… comme exposée, humiliée, face au micro, dénoncée par une lumière crue et directe, qui en amplifie de façon quasi obscène, la souffrance optimale, c’est pour nous, grâce à la sobre intensité de la cantatrice, l’une des scène les plus justes du spectacle.

Puis, les deux nourrices de l’opéra trouvent respectivement en Dominique Visse (la Nourrice) et Eric Vignau (Arnalta, nourrice de Poppée), deux acteurs en verve et en éclat, qui savent restituer la gravité fulgurante de chaque rôle travesti. Ce qu’ils/elles disent, troublent l’entendement et suscite la réflexion par la justesse de leur message. Dominique Visse qui a tant de fois chanter le rôle au point d’en être aujourd’hui, un « spécialiste », reconnaissait la qualité du travail réalisé à Nantes : voix d’une vérité déchirante, la vieille décrépite brosse un portrait bouleversant de l’impuissance humaine. En confidente d’Ottavia, Nutrice se montre d’une humanité plus vraie que vraie. Désarmante et brûlante incarnation.

Dans ce jeu de manipulation et de cynisme barbare, l’Amour gagne un surcroît de vraisemblance grâce à l’excellent jeune contre-ténor Logan Lopez Gonzalez (20 ans), jeune talent, aussi chanteur qu’acteur, capable d’acrobaties inouïes pendant le spectacle et ouvragées avec une élégance irrésistible. Dès le prologue, Amour prend ainsi possession de l’espace scénique, ses prodigieuses arabesques aériennes rappelant la magie des machineries du théâtre baroque et l’élan des allégories de la peinture du Seicento. Tout cela est juste, précis, vrai. Etonnant et stupéfiant travail.

Tous les « seconds rôles » sont intensément défendus ; distinguons le piquant Valetto de Gwilym Bowen, à l’articulation jamais défaillante ; c’est un plaisir réel que de « goûter le texte » de Busenello à travers chacune de ses scènes si piquantes, révélant l’exaspération comme l’emportement sensuel dont est capable son personnage : quand il rudoie Sénèque en présence d’Octavie, dénonçant la vacuité et l’arrogance supposée du philosophe ; quand Damigella découvre sa « poupée » d’amour, en une scène au « grivois pudique » dont se souviendra évidemment après Monteverdi, son meilleur élève, Cavalli (dans La Calisto entre autres). Le théâtre vénitien du XVIIè est l’un des plus libres et riches qui soient ; en mêlant tragique, amoureux, comique, la scène montéverdienne offre un bain dramatique d’une insondable activité. Nous sommes bien ici aux sources parfaites du genre opéra, où tous les registres poétiques et dramatiques sont mêlés, associés, enchaînés dans une continuité harmonieuse. Les metteurs en scène l’ont bien compris.
Saluons aussi la performance du baryton Renato Dolcini, certes encore perfectible en son chant parfois laborieux, mais son Ottone gagne dans cette lecture, un relief étonnant qui en fait l’élément moteur du drame : en lui s’incarnent toutes les brûlures de l’amour contrarié et les tenailles de l’odieuse manipulation. Amoureux écarté de Poppée, il est manipulé par Octavie et feint d’aimer (au début tout au moins) Drusilla. Son parcours à travers l’opéra est l’un des plus passionnants à suivre. Grâce évidemment à l’intelligence de la mise en scène.
En fosse, seuls 11 instrumentistes (sous la direction de l’excellent Gianluca Capuano) articulent et soutiennent l’action des chanteurs. Souples et précis, les musiciens réalisent la meilleure parure musicale pour ce tour de force d’une incroyable vérité. On s’étonne même que cet instrumentarium qui est une proposition à défaut de disposer du manuscrit autographe de Monteverdi, sonne si bien, dans l’écrin aux proportions idéales du Théâtre Graslin.

Saluons Angers Nantes Opéra et son directeur général Jean-Paul DAVOIS dont c’est l’ultime nouvelle production, d’avoir fait le pari de cet ouvrage inclassable d’une force et d’une vérité, inouïes. C’est un retour aux sources magistral. Une période qui indique un âge d’or du nouveau genre lyrique, capable de servir un texte sublime tout en mêlant les genres et réussissant une action théâtrale à la fois spectaculaire et profonde. Tout cela est dévoilé, réalisé magistralement à Nantes, jusqu’au 17 octobre 2017. Juste, souvent éblouissante (le tableau final, mémorable) : voici assurément la production lyrique événement de cette rentrée lyrique. Et comme dernière offrande présentée par Jean-Paul Davois, c’est une invitation qui ne se refuse pas. Magistral.

 

 

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Compte rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 9 octobre 2017. MONTEVERDI : Le couronnement de Poppée.
- OPÉRA – EN UN PROLOGUE ET TROIS ACTES.
Livret de Giovanni Francesco Busenello d’après les Annales de Tacite. Créé au Teatro Grimano de Venise en 1642.
DIRECTION MUSICALE : MOSHE LEISER ET GIANLUCA CAPUANO
MISE EN SCÈNE : MOSHE LEISER ET PATRICE CAURIER

AVEC
Chiara Skerath, Poppée
Rinat Shaham, Octavie / la Fortune
Peter Kalman, Sénèque
Eric Vignau, Arnalta
Élodie Kimmel, Drusilla / la Vertu
Sarah Aristidou, Demoiselle
Elmar Gilbertsson, Néron
Dominique Visse, la Nourrice / le Premier Familier
Renato Dolcini, Othon
Mark van Arsdale, Lucain, Libertus et le Premier Soldat
Gwilym Bowen, Valet, le Second Soldat et le Second familier
Logan Lopez Gonzalez, Amour
Agustin Perez Escalante, le Licteur
Augusto Garcia Vazquez, le Troisième Familier

Chœur d’Angers Nantes Opéra
Direction : Xavier Ribes

 

Ensemble Il Canto di Orfeo
Direction : Gianluca Capuano

 

 
 
Illustrations : © Jef Rabillon / Angers Nantes Opéra 2017

 

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Approfondir

NANTES, Opéra Graslin, du 9 au 17 octobre 2017. 6 représentations du Couronnement de Poppée de Monteverdi et Busenello.

NANTES, THÉÂTRE GRASLINANO logo 2017 2018 vignette
6 représentations événements
lundi 9, mardi 10, jeudi 12, vendredi 13,
dimanche 15, mardi 17 octobre 2017
en semaine à 20h, le dimanche à 14h30

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