Compte rendu, opéra. LYON, Opéra, le 7 février 2018. Respighi : la belle au bois dormant. Horáková / Forget

respighi A-526594-1154173438.jpegCompte rendu, opéra. LYON, Opéra, le 7 février 2018. Respighi : la belle au bois dormant. Horáková / Forget. Très rares sont les spectacles qui emportent une adhésion totale, dépourvue de la moindre réserve. En 2015, le Studio de l’Opéra national du Rhin nous permettait de découvrir ce précieux bijou. Sur une adaptation du livret par Bruno Serrou, Lyon renouvelle l’exploit, avec un égal bonheur, mettant à l’ouvrage les chanteurs de son propre Studio. L’oeuvre lyrique de Respighi est riche d’une dizaine d’ouvrages, couvrant toute sa maturité. Bien que tous enregistrés, on ne les donne que rarement à la scène, et c’est grand dommage, car ce que nous en connaissons devrait motiver plus d’un directeur à les programmer. Ce soir, nous oublions les opéras expressionnistes, dont la violence le dispute aux couleurs (la Fiamma, Semiramis…), pour la fraîcheur, la poésie, l’émotion et la beauté. De peu antérieur à l’Enfant et les sortilèges, l’ouvrage en soutient pleinement la comparaison.

 
 

Un merveilleux rêve

 
 

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Le Théâtre de la Croix-Rousse partage avec l’Opéra de Jean Nouvel le goût du noir, mais sa salle et ses sièges sont beaucoup plus confortables, visuellement comme au plan acoustique. Le programme annonçait un décor « dans les ordures et dans les déchets ». Les appréhensions étaient donc fortes, heureusement vite démenties. Le premier tableau, où des enfants s’affairent à crocheter une décharge, en fond de scène, relève de ce parti pris. « Un monde dont on ne peut s’évader que par l’imagination, en croyant à sa beauté ». La magie joue pleinement dès le premier récit de cette jeune fille dont la lecture prend corps et nous entraîne dans ce monde merveilleux. Magique, drôle, inventive, poétique, attendrissante, sans bavardage ni prétention intellectuelle, la mise en scène sert le conte de Perrault avec humilité et fantaisie. Barbora Horáaková, lauréate du Ring Award 2017 – qui récompense les jeunes metteurs en scène – nous vaut une immersion dans le monde de la vie, de la poésie qui libère, dans le pays de la gratuité, du don et du partage, opposé à celui, factice, du lucre, de la séduction commerciale, qui asservit . La mise en scène se réfère implicitement à cet univers du film d’animation tchèque, à la poésie qui l’imprègne. On pense aussi à « Madame Holle », ce beau film de Juraj Jakubisko (avec Giulietta Masina) sur un conte de Grimm.

Le large cadre scénique et sa profondeur autorisent la présence de l’orchestre comme des actions simultanées sans que jamais le public en appréhende les limites. On se souvient de l’histoire : L’oubli de la vieille dame – la méchante fée – et le mauvais sort qu’elle jette rompent la liesse qui entoure le couple royal et leur enfant. Malgré l’interdiction des fuseaux que le roi ordonne, le rouet qu’elle fait tourner va entraîner l’envahissement de l’espace par des rubans de signalisation de chantier – ronces modernes – qui vont emprisonner le royaume et la princesse. Jamais l’attention ne faiblit, c’est vivant, coloré. Les éclairages participent pleinement à cette magie: les gros ballots de textiles que déplacent les enfants s’illuminent-ils soudain, l’endormissement du royaume entraîne la raréfaction de la lumière. Les accessoires sont tous plus drôles les uns que les autres : par exemple, la couronne du roi comme le diadème de la Reine constitués de couverts. Le sommeil s’achèvera au XXe S, avec Mr Dollar et le fox trot, Disneyland et l’exploitation mercantile de la magie. La vulgarité du bonimenteur, de Mickey, apparaît flagrante, comme le prosaïsme de leur musique à couplets. Judicieusement, Barbora Horáková oppose le monde mensonger et mercantile de l’artifice à celui – vrai – de la poésie et de l’imaginaire. La direction d’acteurs, particulièrement soignée, comme la chorégraphie vont participer à la légèreté, à l’émotion de ce spectacle.

L’oeuvre est d’une beauté musicale magistrale. Respighi écrit merveilleusement pour la voix comme pour l’orchestre (il avait travaillé avec Rimsky-Korsakov). C’est toujours élégant, coloré, avec de fraîches mélodies. Non seulement les personnages chantent des airs et duos plus séduisants les uns que les autres, mais aussi les oiseaux, les animaux, certains objets, tout comme dans l’Enfant et les sortilèges. Les références parodiques abondent, du baroque à Debussy et Massenet, en passant par Verdi et Wagner, dans un style parfaitement unifié et une orchestration raffinée. L’une des plus belles pages orchestrales, très lyrique, nous fait découvrir la Princesse endormie.

La bonne fée, Henrike Henoch, splendide colorature, est d’une fraîcheur, d’une aisance et d’une virtuosité égales à celles d’Ann Murray chantant un rôle équivalent dans la Cendrillon de Massenet, il y a bien longtemps. Lorsqu’elle rejoint la scène depuis la salle, après que le royaume ait été plongé dans un profond sommeil, son bel air, qui dissipe le mauvais sort, confirme toutes ses qualités. Nikoleta Kapetanidou, soprano au timbre charnu, campe une Princesse chaleureuse. Le ténor, en bouffon, puis en Prince, fait forte impression dès sa première apparition : voix sonore, agile, claire, bien timbrée Le Prince chante remarquablement « C’est seulement dans l’extase du mois d’avril que la Princesse s’éveillera ». Les aigus, colorés, sont aisés, la voix est longue, la conduite superbe. Son air au réveil de la Princesse, avec un orchestre diaphane n’est pas moins séduisant. Tous les chanteurs, également engagés, préparés par Jean-Paul Fouchécourt, donnent le meilleur d’eux-mêmes.

L’orchestre, placé côté jardin, de plain-pied avec la vaste scène où évoluent les chanteurs, est conduit avec autorité et soin par Philippe Forget. Leur relation est idéale, tout comme celles des chanteurs de la Maîtrise de l’Opéra de Lyon, conduits par Karine Locatelli. Ces derniers jouent un rôle essentiel : le plus souvent en scène, leurs fréquentes interventions vocales sont toutes des moments de bonheur. De surcroît, leur direction, millimétrée, est un modèle du genre : chacun de leurs déplacements, chacune de leurs courses, le moindre mouvement de la revue, tout respire la liberté comme… la maîtrise.

Un spectacle tonique, pleinement abouti, propre à séduire le plus large public. Cette réalisation exemplaire, après sept soirées à Lyon, rejoindra Montpellier, partenaire de la production.

 
 

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Compte rendu, opéra, Lyon, Opéra de Lyon, Théâtre de la Croix-Rousse, le 7 février 2018. Ottorino Respighi : La bella addormentata [la belle au bois dormant]. Barbora Horáková / Philippe Forget. Crédit photographique © Blandine Soulage

 
 

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