Compte-rendu, opéra. Lille, Opéra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok

Compte-rendu, opéra. Lille, Opéra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok. Première française de l’Arsilda de Vivaldi à l’Opéra de Lille ! Une coproduction internationale de haute qualité avec le fabuleux ensemble Collegium 1704 en charge de la musique, finement dirigée par son chef, Vaclav Luks. La distribution tout aussi internationale rayonne de talents, la mise en scène atemporelle du tchèque David Radok réussit à captiver un public divers, avec perruques poudrées et iphone sur scène ! Un choc heureux et une production d’une incroyable actualité !

 

 

 

Vivaldi l’exubérant : une Arsilda enthousiasmante à Lille

Le concert des sentiments

 

 

Antonio_Vivaldi grand portrait classiquenews_1L’archicélèbre « Prêtre Roux » vénitien, Antonio Vivaldi, est l’une des figures de la musique classique les plus connues grâce, notamment, à ses compositions instrumentales, tels que les nombreux concerti pour violon, dont les fameuses 4 saisons. Or, dans une œuvre presque aussi large que celle d’un Mozart, avec plus de 500 concerti, et 46 opéras, nous nous réjouissons de l’attention qu’on porte de plus en plus à ses pièces méconnues. L’Arsilda en tournée concerne le dernier opéra vénitien du compositeur, contemporain de sa Juditha Triumphans (1716), le seul oratorio de Vivaldi ayant survécu au passage du temps, et qui déploie une grande exubérance. Comme d’habitude dans la Venise lyrique du baroque tardif, selon les maintes conventions d’opera seria, l’histoire du livret n’est qu’un prétexte quelque peu érudit, particulièrement propice à la mise en musique d’un riche éventail de sentiments, avec un regard à la fois cynique et plein d’espoir sur les contradictions , inhérentes à la condition humaine. Ainsi, Arsilda, reine du Pont, aime Tamese, roi de Cilicie présumé mort dont la sœur Lisea assume l’identité en travesti pour un devoir politique. Lisea est éprise de Barzane, roi de Lydie et ami de Tamese, mais il finit par tomber amoureux d’Arsilda. Tout se termine dans le lieto fine classique, en l’occurrence un double mariage après moult vicissitudes, masques tombées, fausses identités dévoilées, orgueils ravalés… Tamese regagne son trône et se marie avec Arsilda, tandis que Lisea regagne, non sans une amertume inavouable mais bien audible, Berzane.

Dans cette production, le chef Vaclav Luks a eu l’intelligence de reprendre l’air de Lisea du deuxième acte « Fra cieche tenebre » et d’en faire la véritable fin de l’opéra, après le double-mariage d’une perplexité et d’un impact psycho-émotionnel qui anticipe celui de Cosi fan tutte de Mozart, créé presque un siècle plus tard. Dans cet air pathétique et court, Lisea, chantant sa désolation, entone une prière, une imploration abstraite de consolation. Le happy-ending conventionné cède enfin à la réalité.

Heureuse réalité, celle de cette première ! Quel plaisir de voir un travail de recherche courageux et pointu si finement exécuté! L’orchestre Collegium 1704 et son choeur Collegium Vocale 1704 sont la barque immuable sur laquelle nous traversons l’océan des souffrances humaines et d’autres affects baroques résonnant toujours d’actualité de nos jours. Qu’il s’agisse des cordes agitées pendant les nombreuses descriptions des phénomènes naturelles, ou encore les rares et excellentes participations ponctuelles des vents -cuivrés et boisés!-, ou encore le continuo irréprochable assuré par les clavecins, théorbes & co. Une première où la musique est sans doute la protagoniste, avec les nombreux visages et talents singuliers de ses interprètes.

Dans ce sens, la distribution est à la hauteur du pari, même si pas toujours égale et avec un petit instant d’échauffement nécessaire pour certains rôles. Le baryton-basse argentin Lisandro Abadie dans le rôle de l’oncle Cisardo qui ouvre l’oeuvre, a un timbre séduisant, un registre large avec une bonne dose de virtuosité. Bien sûr, la virtuosité pyrotechnique est plutôt reléguée aux seconds rôles comme celui de l’oncle mais aussi celui de Mirinda, confidente d’Arsilda, brillamment interprété par la soprano Lenka Macikova. Elle a les morceaux les plus agiles et les plus charmants, et fait ainsi preuve d’une virtuosité vocalisante, rayonnante de panache et de personnalité. Son air « Io son quel gelsomino » clôturant le premier acte est un sommet de grâce pastorale et de naïveté, et la soprano le chante délicieusement tout en ayant un jeu d’actrice percutant, accompli. Le Berzane du contre-ténor Justin Kim est tout aussi solide. Les morceaux qui lui sont attribués par Vivaldi sont parfois plus dramatiques, sans devenir altiers comme ceux de Lisea ou d’Arsilda. Il est tout autant pyrotechnique et bon acteur, l’effort sur scène est parfois évident, donnant à son rôle davantage d’humanité et d’émotion. Beaucoup d’émotion et de virtuosité aussi et surtout dans le rôle de Tamese, interprété par le ténor Fernando Guimaraes, lui aussi touchant d’humanité. Si sa performance fut juste, il semblait parfois fatigué.

Tout le contraire en ce qui concerne les rôles de Lisea et d’Arsilda, tenus par Lucile Richardot et Olivia Vermeulen respectivement. Les véritables héroïnes de l’opéra, leur présence sur le plateau captivait immanquablement l’attention totale des spectateurs. La première campe un personnage à la subtilité et à la sensibilité à fleur de peau, tout en représentant par son chant et son jeu, une série de sentiments contrastants. Que ce soit dans la hargne ou dans la plainte amoureuse, ou dans le doute et l’hésitation, ce qu’elle fait avec son instrument pénètre les cœurs. La justesse de sa diction et son engagement scénique sont tout aussi remarquables que son chant charnu, velouté. L’Arsilda d’Olivia Vermeulen est tout pathos, toute dignité, et elle commande l’attention sans problème. Dès son air d’entrée, au premier acte : « Io sento in questo seno », nous sommes captivés par son beau chant, tout aussi riche en émotions que fin dans le legato. Les choeurs sollicités à plusieurs reprises sont si dynamiques et la performance si fantastique que nous aurions voulu les entendre davantage.

Que dire de la mise en scène de David Radok ? Le fils d’Alfred Radok, figure mythique de la mise en scène en Europe centrale, s’attaque à l’œuvre avec habileté. Comme tout opéra seria où il y a très peu d’action, et où les airs ont cette structure contraignante de la récapitulation (ou forme A-B-A), la tâche n’est pas évidente. La proposition du tchèque est en l’occurrence atemporelle et se concentre sur le travail d’acteur. L’œuvre commence en costumes d’époque et perruques poudrées et se termine en costumes modernes avec accessoires modernes tels qu’un smartphone ! Félicitations à toute l’équipe artistique concertée ; à Zuzana Jezkova pour les costumes fabuleux ; à Andrea Miltnerova pour une chorégraphie illustrative et amusante, à Premysl Janda pour les plus belles lumières, parfois carrément inoubliables, ou encore à Ivan Theimer pour les toiles changeantes en fond de scène, d’une poésie indéniable, souvent invisible aux yeux. Dans le lieu unique choisi par le metteur en scène, assurant aussi la scénographie, tout est représentation. Cela fonctionne et cela rayonne de modernité comme de candeur. Radok nous dit que les désirs des vénitiens de l’époque de Vivaldi ne sont pas si différents des désirs actuels, ceux interconnectés de 2017, et surtout, il nous montre que les contradictions et incohérences de l’homme, quand il devient esclave de ses désirs, continuent d’agiter nos esprits, après trois siècles. Une coproduction de prestige dont la valeur dépasse largement l’investissement et qui peut s’avérer légendaire avec le temps. Très fortement recommandée à tous nos lecteurs, encore à l’affiche à Lille le mardi 23 mai, puis en tournée au Luxembourg, Caen (13 et 15 juin) et Versailles (23 et 25 juin 2017).

 

 

 

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Compte-rendu, opéra. Lille, Opéra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda, Regina di Ponto. Lucile Richardot, Olivia Vermeulen, Justin Kim, Lisandro Abadie… Collegium 1704, choeurs et orchestre. Vaclav Luks, direction. David Radok, mise en scène.

 

 

 

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