Compte rendu, opéra. Dijon, Opéra, le 26 sept 2018. Janáček : Jenůfa. Veselka / Lenoir

Compte rendu, opéra. Dijon, Opéra, Auditorium, le 26 septembre 2018. Janáček : Jenůfa. Stefan Veselka / Yves Lenoir. Que demander de plus pour cette extraordinaire production de Jenůfa à Dijon ? On ne sait par quoi commencer tant tout concourt à son aboutissement. L’orchestre dont aurait rêvé Janácek, venant de Brno, où fut créé l’ouvrage ? Un chef familier de ce répertoire, Stefan Veselka, dans lequel il baigne depuis toujours, et dont on avait apprécié sa Katia Kabanova, donnée ici même ?  Des interprètes de très haut vol, où les Tchèques sont nombreux ? La mise en scène de Yves Lenoir, qui met toute son intelligence et son savoir au service de l’œuvre ? Bref, tout est réuni pour une réussite exceptionnelle.

Avant tout, rendons justice au maître d’œuvre, Stefan Veselka, comme au chef de chant, Nicolas Chesneau. L’orchestre défend avec conviction et ferveur cet ouvrage qui lui est le plus cher. Il amplifie, dans les moments tourmentés où ses déferlements sont paroxystiques, comme dans ceux de douceur et de tendresse. Le son est âpre, comme il sied dans la tradition morave, mais toujours transparent, clair. La lisibilité en est constante, y compris dans des détails que l’on n’avait jamais perçus auparavant. Au début, la discrétion, la nuance, pour mieux ménager les poussées de fièvre et les explosions dramatiques, même si, ponctuellement, le chant paraît en retrait de l’orchestre, sauf celui de Laka.

 

   

 

Dans la souffrance

 

 

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  Mais rapidement l’équilibre se trouve et nous vaudra une lecture sensible et fouillée, toute en contrastes et nuances, lyrique à souhait. La tension est constante, rompue seulement par quelques épisodes frais : le chant des recrues, la prière de Jenůfa, et l’intervention de Jano, le jeune berger. L’orchestre se montre généreux et fringant, réactif, cravaché comme caressé par Stefan Veselka, au sens dramatique exceptionnel. Les formules rythmiques haletantes, obsessionnelles, les motifs amplifiés de la fin du II, la transfiguration de l’ultime scène, tout est captivant. Les chœurs, préparés par Anass Ismat, s’y montrent sous leur meilleur jour, vocal comme dramatique : du défilé des conscrits « Tous ils se marient » à la chanson « Loin, très loin d’ici » remarquablement chorégraphiée, assortie de claquements de mains rythmés, enfin, les jeunes filles du III avec l’interjection finale de chacun des couplets, c’est parfait.
Le titre original de l’opéra, «Její pastorkyňa » [Sa belle-fille], nous invite à un peu de généalogie pour nous approprier les ressorts familiaux de cette histoire.  Starenka Buryjovka (la grand-mère) eut deux fils. Jenůfa est fille du premier, qui se remariera, après le décès de sa femme, à Kostelnicka, ainsi belle-mère de Jenufa. L’autre fils a épousé une veuve, déjà mère de Laca, demi-frère de Steva, né de cette nouvelle union. Les hommes sont morts. Ne restent, outre Laca et Steva, que le contremaître du moulin et le maire du village comme figures masculines. L’histoire, que l’on ne va pas développer ici, est un fait divers sordide, puisque par amour pour sa fille adoptive, sa belle-mère va noyer son enfant, né avant mariage, croyant rétablir l’équilibre du clan. Les demi-frères, rivaux, seront les autres personnages principaux de ce drame familial, traité ce soir avec pudeur, sensibilité, ce qui n’en exclut pas la force, tellurique. La mise en scène, signée Yves Lenoir,  collaborateur régulier des plus grands de nos réalisateurs, a fait le choix de transposer l’action dans un monde plus proche de nous que celui de l’original. Le moulin, dont l’activité fait la fortune de la famille, n’est que suggéré par les tuyaux obliques conduisant le grain, conduits que l’on découvre au deuxième acte, dans la chambre où est cachée l’héroïne. Le premier et le troisième acte sont situés dans un bâtiment agricole s’ouvrant largement sur la campagne. Ces décors, simples mais ingénieux, autorisant un changement à vue entre les deux premiers actes, enchaînés, vont concentrer l’attention sur les personnages. Leur fonctionnalité n’exclut pas la poésie, ainsi durant la nuit enneigée où le drame se noue. Les costumes sont simples, le plus souvent ternes :  les héros sont proches de nous. Ils le sont d’autant plus que, loin de jouer sur des oppositions faciles, la direction d’acteur nous en présente toutes les facettes, la complexité psychologique, la subtilité, les évolutions. Ce sont des êtres qui nous sont proches, qui nous émeuvent autant qu’ils nous révoltent.

 

 

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Même si l’opéra  s’appelle maintenant Jenůfa, le personnage central est certainement Kostelnicka, sa belle-mère, dont le rôle est écrasant, tant au plan vocal que dramatique. Meurtrie, stigmatisée par cette union au père de l’héroïne, son seul mobile est de faire le bien d’autrui, de régir le monde sur lequel elle autorité pour en préserver l’ordre, sinon l’harmonie. Marguillière, elle est au centre de la vie sociale, protectrice de l’église, plus que sacristaine, autoritaire, intransigeante, d’une piété exemplaire. La honte, le regard d’autrui au sein d’une communauté hiérarchisée, le déshonneur pesant sur celle qu’elle aime profondément la conduiront à l’irréparable. L’infanticide découlera logiquement de cette règle de vie. L’outrance du chant correspond bien à la forme de démence du personnage avec une très large tessiture, des  intervalles inaccoutumés par leur extension. Les graves jamais poitrinés,  les intonations cassantes, des aigus acérés, sonores, comme des accents de tendresse permettent à Sabine Hogrefe d’être ce personnage singulier. Ses interrogations au second acte sont un sommet de lyrisme.  Torturée par le remords, sa dépression et son aveu volontaire au dernier acte nous étreignent.  Jenůfa est Sarah-Jane Brandon, splendide soprano lyrique, qui confère à l’héroïne une fraicheur bienvenue. Evidemment, son amour pour Steva, puis son amour maternel suivi de son désespoir, sa piété aussi suscitent une expression d’une beauté captivante. Le chant à la nuit, suivi de sa prière constituent deux autres sommets de cet ouvrage. Laca, l’amoureux éconduit, rageur, jaloux, d’une violence effrayante, trouvera en l’amour le moyen de surmonter ses haines pour se muer en un être tendre, consolateur. Daniel Brenna, immense ténor wagnérien,  s’est fait Laca et lui donne une force extraordinaire, avec un engagement total. Prochainement, au MET, il reprendra le rôle, qu’il affectionne. Steva, son demi-frère est rival, a été un enfant gâté auquel tout sourit, et dont il use et abuse, joli garçon, coureur de jupons, souvent ivre, odieux, lâche, d’un orgueil démesuré. Ce rôle ingrat est assumé avec bonheur par Magnus Vigilius, avec panache, voix sonore, claire et bien projetée. De tous les rôles secondaires retenons la Grand-mère d’une magnifique contralto, Helena Köhne, plus vraie que nature, le contremaître du moulin, Tomas Kral, dont on regrette que le livret limite les intervention, mais aussi Karolka, la fille du maire à laquelle s’est fiancé Steva. Katerina Hebelkowa ne manque pas de tempérament, ni vocal, ni dramatique. Aucune faiblesse n’est à signaler, y compris dans les petits rôles.

Il faut découvrir, ou redécouvrir Jenůfa, œuvre majeure, parmi les plus fortes du répertoire lyrique, particulièrement dans cette production, qui sera reprise, avec la même distribution, en janvier à Caen.

 

   

 

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Compte rendu, opéra. Dijon, Opéra, Auditorium, le 26 septembre 2018. Janáček : Jenůfa. Stefan Veselka / Yves Lenoir.  Avec Sarah-Jane Brandon, Daniel Brenna, Magnus Vigilus, Sabine Hogrefe, Helena Köhne. llustrations © Gilles Abegg – Opéra de Dijon.

 

 

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