Compte-rendu, opéra. Dijon, Auditorium, le 15 mai 2017. Moneim Adwan : Kalîla wa Dimna. Zouari / Letellier

Compte-rendu, opéra. Dijon, Auditorium, le 15 mai 2017. Moneim Adwan : Kalîla wa Dimna. Zied Zouari /Olivier Letellier. Matinée singulière pour le plus large public, rassemblé autour d’une oeuvre traditionnelle délibérément tournée vers l’avenir : opéra chanté en langue arabe, narré en français dans une hybridation parfaitement aboutie.

 

 

 

UNE PASSERELLE VERS L’UNIVERSEL

 

 

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Après Aix-en-Provence, où elle vit le jour au dernier Festival,  puis Lille, c’est au tour de Dijon d’accueillir cette œuvre singulière, déjà passée par Casablanca. On imagine qu’elle aurait pu être écrite par Fazil Say, dans le droit fil de l’Histoire du soldat (de Stravinsky) : une fable, confiée à un effectif réduit de chanteurs comédiens et à quelques instruments. La comparaison vaut aussi pour l’écriture, colorée, faite de numéros le plus souvent brefs, contrastés, avec des interventions instrumentales d’une grande richesse. Au départ, une épopée indienne, consignée en sanscrit au IIIe S. Celle-ci se répand dans toutes les langues (arabe, grecque, hébraïque, castillane, latine), s’enrichit aussi… Peu connues en Occident, les fables d’Ibn al-Mouqaffa’, écrites pour l’éducation du fils d’un empereur, demeurent très familières dans les pays arabes. Chacune d’elles,  animalières, à l’égal de celles de La Fontaine, est une leçon de vie. Le livret associe plusieurs d’entre elles autour de la trame d’un conte (Le Lion et le Bœuf). Une seule demeurera animalière, narrée par Kalîla et la mère du Roi.
Ici, les animaux se font hommes. Le livret arabe, d’une langue à la fois très simple et riche, imagée, toujours poétique, fidèle à l’esprit du conte, est dû à Fady Jomar, un Syrien réfugié en Allemagne, après avoir connu les geôles de Damas. Catherine Verlaguet a réalisé les textes narratifs, en français, et l’organisation de l’ensemble. Véritable rencontre artistique des rives de la Méditerranée, cet opéra, le premier de Moneim Adwan, qui y incarne le personnage, central, de Dimna, élargit le propos à une dimension universelle. Même si le surtitrage n’existait pas – en arabe des textes dits en français, et en français de ceux chantés en arabe, – l’expression musicale et le jeu des chanteurs, seuls, suffiraient à  la compréhension de leurs pensées, de leurs sentiments.

L’histoire est simple : Un roi vit enfermé en son palais, où il est dominé par sa mère ; deux pauvres, un frère  -Dimna – et une sœur – Kalîla – très dissemblables, le premier ambitieux et avide de reconnaissance, la seconde, sage et modeste, enfin, un chanteur-poète, Chatraba, proche du peuple dont il se sent solidaire, que le frère introduira auprès du Roi et dont il deviendra l’ami et auquel il révélera la vie. La jalousie de Dimna, le ressentiment de la mère conduiront le faible roi à faire exécuter celui qui est l’âme de son peuple. La morale sera sauve après la révolte populaire. Le poète sacrifié sera honoré et l’instigateur châtié. Une œuvre forte, qui parle à chacun, quelle que soit son origine, sa culture, son âge.

Si, jamais, la musique ne renie ses origines, elle sait s’ouvrir aux apports occidentaux pour s’élargir à l’universel. Tout est réglé au millimètre : ainsi, malgré l’apparente liberté de l’ornementation des phrases  musicales, l’entente avec les instruments atteint la perfection ; ainsi les évolutions quasi chorégraphiées de tel ou tel personnage.
L’amateur d’opéra y retrouve ou y plaque -  naturellement  – toutes les formes vocales qui lui sont familières : le recitativo secco, ponctué sèchement par les instruments, l’arioso, l’aria à ritournelles, pas de da capo sauf erreur, quelques duos, de rares ensembles, mais d’assez nombreux tuilages. La musique demeure cependant le plus souvent homophone et le souffle dramatique ne s’interrompt pas.

Le décor est formé d’éléments modulables qui s’agencent au fil de l’histoire, servis par des éclairages judicieux. Deux niveaux : celui du Roi et du pouvoir, celui de ses sujets, de la plèbe. Les musiciens sont placés côté jardin. Ainsi le violoniste peut-il entreprendre de danser,  jouant son instrument, avec tel chanteur. Les  costumes, splendides, pourraient avoir été réalisés par tel grand couturier dont le nom est sur toutes les lèvres. L’harmonie recherchée des couleurs, des éclairages, des habits est un régal pour l’œil.

L’auditeur occidental, peu familier de ce répertoire et de cette langue, ne peut qu’être frappé par les qualités communes à tous les chanteurs : une émission colorée, sonore, une longueur de souffle étonnante, la subtilité et la souplesse de la ligne mélismatique, sans compter les inflexions liées aux modes faisant appel au quart de ton. La chanteuse libanaise Ranine Chaar est à la fois la conteuse et Kalîla. Excellente comédienne, elle s’exprime avec une égale aisance dans les deux langues et nous émeut par la sincérité, le naturel de son propos comme de son chant.
Remm Talhamni  use de sa voix splendide, exceptionnelle, de contralto, bien timbrée, aux graves somptueux, pour incarner la mère du Roi, dominatrice, jalouse de son pouvoir. Moneim Adwan campe avec vérité un Dimna rongé par l’ambition. Le Roi de Mohamed Jebali  a la dignité de la fonction. Son évolution, psychologique et musicale, est bien traduite. Enfin, le poète, le chanteur ami des humbles, est incarné par Jean Chahid, belle voix de ténor, dotée d’une séduction naturelle. Les instruments, dont seul le qanûn et les percussions viennent de l’Orient,  nous plongent dans cet univers, à la fois étrange et familier. Ainsi, l’écriture de la clarinette n’est pas sans rappeler celle du tárogató. Mais la vallée danubienne et les Balkans ne gardent-ils pas l’empreinte de siècles de domination ottomane ? Nombre de passages instrumentaux portent la marque de cette parenté.  Le message de liberté et de fraternité du compositeur est reçu chaleureusement par un public très mélangé, la maîtresse de maison du quartier périphérique, venue en compagnie de ses voisines, toutes coiffées d’un foulard, côtoie l’abonné de la saison lyrique. Pari gagné !

 

 

 

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Compte-rendu, opéra. Dijon, Auditorium, le 15 mai 2017. Moneim Adwan : Kalîla wa Dimna. Ranine Chaar, Moneim Adwan, Reem Talhami, Mohamed Djebali, Jean Chahid, Ensemble instrumental dirigé par Zied Zouari, mise en scène de Olivier Letellier.

 

 

 

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