COMPTE-RENDU, Opéra. ANGERS NANTES OPERA, le 7 octobre 2018. Aleko / Iolanta. Bolshoï Minsk

iolanta-aleko-opera-critique-opera-par-classiquenews-visuel-saison-2018-2019COMPTE-RENDU, Opéra. ANGERS NANTES OPERA, le 7 octobre 2018. Rachmaninov : Aleko / Tchaïkovski : Iolanta (version de concert). Solistes du Bolshoï Minsk / Choeur d’Angers Nantes Opéra, Choeur Mélisme(s). Andreï Galanov, direction. En une soirée, deux ouvrages lyriques s’enchaînent offrant une plongée forte et franche dans l’opéra russe romantique tardif. Créés successivement en 1892 et 1893, Iolanta et Aleko partagent en dépit de la singularité de leurs géniteurs, Tchaikovski et Rachmaninov, une évidente parenté sonore, expressive, vocale. La troupe invitée par Alain Surrans défend et projette un chant passionné voire éruptif, auquel il est difficile, surtout dans la configuration requise (version de concert, détails lire plus loin) de rester insensible. Pour l’ouverture de sa saison lyrique, Angers Nantes Opéra sait nous surprendre et nous convaincre.

D’abord ALEKO. Bain d’opéra russe pour Angers Nantes opéra dans une formule chronologique complémentaire et passionnante. Écouter aujourd’hui l’un des opéras de jeunesse de Rachmaninov Aleko et le dernier de Tchaikovski, Iolanta, relève d’une intuition généreuse, aux repères esthétiques proches tant il y a bien proximité de climats jusqu’aux choix de la parure instrumentale (somptueuse) dont dans l’un et l’autre, la clarinette ou le cor anglais, au relief mordant, crépusculaire, de velours… d’emblée le dépaysement est total sur le plan sonore tant du jeune Rachmaninov au dernier Tchaikovski, couleurs et ombres, harmonie et chant n’ont absolument rien de commun avec le répertoire habituel écouté en Europe ou en Amérique ; l’opéra russe est un continent à part et l’on salue Alain Surrans, nouveau directeur des lieux, de nous avoir fait partager les bienfaits de cette immersion totale et réussie en bien des aspects.

 

 

 

Première production d’Angers Nantes Opéra
saison 2018 – 2019
SÉDUCTION & FRANCHISE DE L’OPERA RUSSE

 

 

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ALEKO est une partition, qui pourrait être la « soeur » de Carmen de Bizet (1875), mais postérieure (créée en mai 1893) ; les deux opus convoquent le peuple gitan (échappée exotique en vogue alors). Ils mettent en lumière la liberté sauvage, radicale, passionnelle de l’amour. Si Zemfira et le jeune gitan s’aiment sans contraintes, ils en paient le prix fort car Aleko, l’époux de la jeune femme, les tuent… tous les deux. L’histoire est en somme banale, c’est un crime passionnel comme on en voit beaucoup à l’opéra, mais elle a le mérite de révéler l’exceptionnelle invention et l’imagination orchestrale d’un jeune compositeur, alors couronné de prix au Conservatoire de Moscou, estimé même de Tchaikovski ; la filiation entre eux est avérée ; elle renforce la pertinence d’avoir programmé leur ouvrages respectifs en une même soirée.
L’action se déroule pendant une nuit entière, les cadavres gisant à l’aube, découverts par un peuple pourtant « gentil et généreux »; et dans les faits, déconcerté. Qui d’ailleurs condamne la colère criminelle d’Aleko car son coeur noir ne correspond pas à la qualité morale du collectif ainsi magnifié par le jeune compositeur.

Sur le plan orchestral, la partition est de bout en bout captivante, conçue telle un ample notturno tragique ; séduisant voire captivant, en particulier grâce aux couleurs fauves de l’orchestre et à la participation régulière du choeur (les gitans qui sont les témoins du drame et son déroulement fatal). Si l’on rappelle les autres ouvrages lyriques du jeune Rachmaninov,- autres joyaux absolus, tels Le chevalier ladre et Francesca da Rimini,  le génie dramatique de celui qu’avait adoubé directement Tchaikovski, s’impose immédiatement, par son sens du climat et des atmosphères éperdues et tendres, – quand paraissent les deux amants-; quand Aleko surtout évoque l’amour perdu de sa femme à présent déloyale… Mais le jeune auteur sait essentiellement construire les ensembles solistes et choeurs, solidement soutenus par un orchestre toujours souple et scintillant. En cela la direction du chef requis, Andreï Galanov s’avère très efficace, exploitant de somptueux coloris en particulier chez les cuivres et l’harmonie des vents (instrumentistes de l’Orchestre Symphonique de Bretagne).

Le plateau est servi par plusieurs jeunes tempéraments plutôt intenses qui forcent parfois la caractérisation dans le sens de la puissance moins de la psychologie, ce qui contredit souvent le travail de l’orchestre et du chef, eux tout en détails, en nuances. Le dispositif qui place les musiciens en fond de scène et place les voix au devant de la salle, favorise la projection du chant et des solistes et des choeurs ce qui comble évidemment les amateurs de décibels en particulier dans les finales. C’est aussi un relief décuplé pour le texte dont on savoure alors l’articulation et les couleurs si spécifiques.
Saluons parmi la troupe de chanteurs venus du Bolshoï de Minsk, la Zemfira ardente, aussi passionnée et féline, provocatrice et mordante que Carmen (Anastassia Moskvina) ; la noblesse percutante du vieux gitan (Vladimir Petrov), l’Aleko parfois trop lisse du baryton Vladimir Gromov (en particulier dans la scène des deux crimes ; photo ci dessus)…

La force du spectacle se concentre sur l’exposition des voix que favorise le dispositif scénique. Pas de mise en scène mais une immersion directe dans ce chant russe puissant, caverneux, guttural, taillé pour l’exacerbation des passions radicales et que seuls des chanteurs familiers de ce répertoire, savent maîtriser en expressivité comme en franchise. D’autant que le Choeur d’Angers Nantes Opéra et les membres de Mélisme(s) relèvent eux aussi le défi du style russe, se distinguant tout autant par leur implication. On est pris voire envoûté par la flamboyance orchestrale, la véhémence vocale,  cette implication collective que renforce encore la troupe de chanteurs russes invitée à défendre un répertoire qui est leur terreau naturel. Captivant.

 

 

IOLANTA. Le cas de Iolanta est plus intéressant encore car il s’agit de l’oeuvre ultime d’un compositeur sûr, au parcours couronné de succès et d’estime à l’opéra comme au ballet. Comme pour enrichir encore la vaste galerie de portraits féminins développés par nombre de compositeurs au XIXe, Tchaïkovski façonne un très subtile portrait de femme, séquestrée, aveugle donc dépendante, tenue dans l’ombre et entièrement soumise à l’autorité paternelle qui choisit de la tenir ignorante de son propre handicap. Iolanta ignore ce qu’est la lumière et les couleurs ; elle pense même que les yeux ne servent qu’à… pleurer. Ce qu’elle fait au début de l’action sans comprendre réellement quelle est la cause de sa souffrance. Voilà présenté le cas d’une jeune femme qui ne vit pas pour elle-même, mais existe à travers les autres.

 

 

 
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Un symbole d’emprisonnement inouï qui renvoie à l’actualité la plus récente. Le rapport au père, l’hypocrisie de son monde qui se résume à une colonie d’aimables suivantes qui l’assistent en tout, et l’endorment dans des vapeurs florales (ce qui nous vaut un tableau collectif et musical particulièrement réussi, bel emblème d’angélisme trompeur dont Tchaikovski a toujours eu le secret).
La valeur de la partition tient au personnage même de Iolanta, son parcours pendant l’action, profil suffisamment affiné pour être aujourd’hui défendue par les grandes sopranos de l’heure de Sonya Yoncheva à Anna Netrebko, laquelle demeure seule à ce jour, à maîtriser idéalement la juvénilité et la dignité comme la noblesse d’âme du rôle-titre. Et dans une articulation linguistique idoine.
Néanmoins la soprano de ce soir (sincère et franche Iryna Kuchynskaya) n’a rien à envier à ses consoeurs autant dans la sincérité de l’émission que le jeu progressif, qui de jeune vierge innocente devient femme volontaire décidant malgré le père, de sa propre guérison, des risques à vaincre pour s’émanciper.
Le changement et le moment de bascule de l’action est sa rencontre avec Vaudémont, chevalier ardent prêt à la sauver. Qui lui révèle les limites de son monde et aussi la nature de son handicap.

Le sujet n’est pas tant la guérison elle-même que le moment du choix, la volonté de couper le cordon d’avec le père, de se voir enfin telle qu’elle est. Un instant saisissant de vérité en un effet de miroir qui dans le final est amplement développé: à notre goût, d’une manière un peu pompier en un hymne sacré qui rend soudainement grâce à … Dieu.

Soulignons là aussi, la solidité des voix, leur immédiate vraisemblance. Un engagement de chaque mesure qui conduit aussi le choeur invité à partager une même implication.
On est d’abord convaincu par la modernité de l’ouverture uniquement pour vents et cuivres, d’une intensité intimiste et émotionnelle aussi prenante que celle de Cappriccio de Richard Strauss (laquelle est pour les cordes seules). De même, dans la construction dramatique, après l’exposition première de Iolanta, le duo des voix graves : entre le roi René (la basse Andrei Valentii) et le médecin maure Ibn-Hakia, venu la soigner (le baryton Vladimir Gromov, écouté déjà précédemment dans le rôle d’Aleko) ; puis les deux chevaliers, par lequel le changement et le dessillement (l’émancipation de l’héroïne) se produisent : l’incisif Vaudémont (le ténor Victor Mendelev) et son ami Robert de Bourgogne (le baryton bien timbré bien chantant Ilya Silchukou), initialement fiancé à Iolantha… sont autant de séquences vocalement très intenses.

 

 

Des tempéraments tranchés, vifs, percutants, emblématiques de toute la production. Ici, dispositif qui éloigne l’orchestre et absence de mise en scène favorisent la très proche expressivité et la présence des voix. De fait les spectateurs du cycle, découvrent dans toute leur force d’émission et aussi d’intonation, les atouts d’une équipe russophone celle du Bolchoï de Minsk vivement engagée. C’est donc un somptueux diptyque qui ouvre la nouvelle saison d’Angers Nantes Opéra, dans deux œuvres fortes et puissantes de l’âme russe, défendues par une troupe expérimentée qui nous rappelle aussi la saisissante attractivité des voix, thématique qui est au coeur du projet culturel de la maison tricéphale à présent (associant Angers, Nantes, Rennes) portée par son nouveau directeur Alain Surrans.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, Opéra. ANGERS NANTES OPERA, le 7 octobre 2018. Rachmaninov : Aleko / Tchaïkovski : Iolanta (version de concert). Solistes du Bolshoï Minsk / Choeur d’Angers Nantes Opéra, Choeur de chambre Mélisme(s). Andreï Galanov, direction.

 

Prochaines productions lyriques à Angers, Nantes et Rennes : The Beggar’s opera, à partir du 7 novembre ; l’oratorio San Giovanni Battista de Stradella, à partir du 9 novembre 2018… Toutes les infos, les dates, horaires, lieux sur le site d’Angers Nantes Opéra
http://www.angers-nantes-opera.com

 

 

ALEKO
de Sergueï Rachmaninov
Opéra en 1 acte, sur un livret de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko d’après Les Tsiganes de Pouchkine
Créé le 9 mai 1893 au Théâtre du Bolchoï de Moscou

IOLANTA
de Piotr Ilitch Tchaïkovski
Opéra en 1 acte, sur un livret de Modeste Tchaïkovski
Créé le 18 décembre 1892 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg

Opéras en russe avec surtitres en français
Durée estimée : 3h avec entracte

IOLANTA
René, roi de Provence : Andrei Valentii
Iolanta, sa fille aveugle : Iryna Kuchynskaya
Ibn Hakia : Vladimir Gromov
Robert, duc de Bourgogne : Ilya Silchukou
Le Chevalier Vaudémont : Victor Mendelev
Alméric : Aleksandre Gelakh
Bertrand : Vladimir Petrov
Martha : Natallia Akinina

ALEKO
Zemfira : Anastassia Moskvina
Aleko : Vladimir Gromov
Le vieux gitan : Vladimir Petrov
Le jeune gitan : Aleksandre Gelakh
La vieille gitane : Natallia Akinina

Orchestre symphonique de Bretagne
Chœur d’Angers Nantes Opéra – Direction Xavier Ribes
Chœur de chambre Mélisme(s) – Direction Gildas Pungier
Direction musicale : Andrei Galanov

Illustrations : photos Aleko / Iolanta © L Guizard Opéra de Rennes

 

 
 

 

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