Compte-rendu, opéra. Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, BIZET: Carmen, le 8 juillet 2017.D’Oustrac… Heras-Casado / Tcherniakov.

bizet-portrait-georges-bizet-carre-classiquenews-portraitCompte-rendu, opéra. Festival d’Aix-en-Provence. BIZET: Carmen, le 8 juillet 2017. D’Oustrac… Heras-Casado / Tcherniakov. Faut-il détester Carmen pour réussir à le mettre en scène ? Peut-on servir et magnifier l’œuvre en donnant l’impression de la trahir ? Le génial Tcherniakov résout magistralement cette équation impossible, ce suprême paradoxe, en proposant une interprétation inédite du plus célèbre des opéras. Point d’hispanité de pacotille, de banderilles et de costumes rappelant l’origine ibère de l’intrigue à laquelle d’ailleurs le metteur en scène russe n’a jamais cru. Point de place, de taverne, de montagne, ni de corrida : nous sommes ici dans le hall d’une clinique moderne au sein d’une architecture grandiose et froide.

Carmen thérapie,
des vertus de la comédie de la vie…

(D’) Après Carmen

Un couple tente de régler ses difficultés conjugales (en réalité surtout celles du mari) en se confiant à un thérapeute (nouveau rôle parlé) qui leur conseille de jouer l’histoire de Carmen, en interprétant l’un Don José, l’autre Micaëla. Une troupe massive intervient pour prendre part au jeu de rôle, y compris celle qui endossera le rôle-titre. Ponctuée par les interventions du thérapeute venu constater les progrès de la thérapie, « Don José », véritable protagoniste du drame, succombera à la folie en croyant avoir réellement tué Carmen. La lecture de Tcherniakov est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une idée somme toute assez simple : le dédoublement des personnages nous plonge au cœur du « paradoxe du comédien » et permet la distance critique qui nous fait nous interroger sur les effets bénéfiques que l’âme humaine peut tirer d’un regard introspectif sur la « comédie de la vie », le « théâtre du monde », aux origines mêmes du genre de l’opéra, conçu comme une réactivation du « pharmakos » des Grecs. Si l’Espagne semble en apparence avoir disparu de la scène, elle est bien présente dans la musique, intégralement jouée ; les dialogues en revanche ont été supprimés (et avec eux leur niaiserie) et réécrits par le metteur en scène, exit également l’alternative des récitatifs posthumes composés par Guiraud : aucune trahison de Bizet puisque dans les deux cas, le compositeur y est étranger.
Cette mise en abîme est d’une redoutable efficacité, la direction d’acteurs est millimétrée, le Chœur Aedes, qui se mêle à l’intrigue sous l’apparence de jeunes cadres dynamiques, compense le hiératisme de façade par certains traits d’humour, quand il double, en ouvrant simplement la bouche, les jeunes enfants (tout aussi remarquables) de la Maîtrise des Bouches-du-Rhône. Mais toute la gamme des affects y est sollicitée, jusqu’à la tension extrême que représente la descente aux enfers de Don José, personnage tour à tour hagard, colérique et pathétique. Le jeu des chanteurs comédiens est époustouflant de vérité, même si l’on s’interroge parfois sur le sens de certaines situations (l’arrivée brusque des crs par exemple). Le casting est un régal, du rôle-titre merveilleusement défendu par Stéphanie d’Oustrac, Carmen admirable que l’on pousse à jouer d’abord un personnage caricatural (ses déhanchements excessifs et par là même hilarants dans son entrée sur la Habanera), avant de se prendre réellement au jeu, puis de vouloir l’abandonner. Le Don José de Michael Fabiano a les atouts vocaux du rôle (mais contrairement à un Di Stefano a recours au falsetto dans le célèbre si bémol pianissimo de l’air de la fleur) et se révèle au final plus bourru qu’élégant. La Micaela d’Elsa Dreisig a une voix somptueuse qui redore le blason d’un personnage ordinairement plus falot, mais serait plus convaincante si les consonnes, notamment dans le registre aigu, étaient plus appuyées. Le baryton Michael Todd Simpson brosse un Escarmillo fier comme un Castillan, mais la voix est hélas trop souvent engorgée et se révèle à la peine dans les deux registres extrêmes de la tessiture. Les rôles secondaires sont de très haute tenue, de la Mercédès de Virginie Verrez au timbre riche et charnu, jusqu’au Dancaïre impeccable en présence et en voix de Guillaume Andrieux, en passant par le Remendado luxueux de Mathias Vidal. Légère déception pour la Frasquita de Gabrielle Philiponet, dont l’émission acide et parfois sans grâce tranche avec l’homogénéité du reste de la distribution. Dans la fosse, Pablo Heras-Casado tire d’infinies nuances de l’orchestre de Paris, nous donnant miraculeusement l’impression de nous faire redécouvrir une musique que l’on connaissait pourtant par cœur. Ce soir-là, le miracle de la scène répondait de concert à celui de la fosse. Un pur moment de théâtre comme on en vit et voit peu à l’opéra.

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Compte-rendu opéra. Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, Georges Bizet, Carmen, 08 juillet 2017. Stéphanie d’Oustrac (Carmen), Michael Fabiano (Don José), Elsa Dreising (Micaëla), Michael Todd Simpson (Escamillo), Gabrielle Philiponet (Frasquita), Virginie Verrez (Mercédès), Christian Helner (Zuniga), Pierre Doyen (Moralès), Guillaume Andrieux (Le Dancaïre), Mathias Vidal (Le Remendado), Orchestre de Paris, Pablo Heras-Casado (direction), Dmitri Tcherniakov (mise en scène, décors et costumes), Elena Zaitseva (costumes), Gleb Filshtinsky (lumières), Chœur Aedes, Mathieu Romano (chef des chœurs), Chœur d’enfants de la Maîtrise des Bouches-du-Rhône, Samuel Coquard (chef des chœurs).

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