COMPTE-RENDU, FESTIVAL TEMPO PIANO CLASSIQUE, Le Croisic, Paris, 30 mai-2 juin 2019, R. David, J.P. Gasparian, M. Gratton, N. Gouin, Trio Karenine.

tempo piano croisic romain david piano critique concert festival classiquenewsCOMPTE-RENDU, FESTIVAL TEMPO PIANO CLASSIQUE, Le Croisic, Paris, 30 mai-2 juin 2019, R. David, J.P. Gasparian, M. Gratton, N. Gouin, Trio Karenine. Comme chaque annĂ©e, le festival Tempo Piano Classique a donnĂ© rendez-vous Ă  son public le week-end de l’Ascension. Un moment toujours trĂšs attendu des croisicais, dont le pianiste Romain David, son directeur artistique, a su gagner la confiance et la fidĂ©litĂ©, avec l’appui et l’engagement de toute l’équipe du festival. Cette manifestation portĂ©e par l’association Arts et Balises prend un nouveau cap, dans la continuitĂ©, avec la prĂ©sidence de Jacques Moison qui succĂšde cette annĂ©e Ă  son fondateur Yann Barrailler-Lafond, lequel s’est vu dĂ©cerner la mĂ©daille de la Ville par madame MichĂšle Quellard, maire du Croisic. Un honneur bien mĂ©ritĂ©.

Tempo Piano Classique propose cinq concerts Ă©laborĂ©s avec soin par Romain David, qui sait aller chercher le talent oĂč il est, et ose des programmes originaux mĂȘme dans le rayon classique. Il invite Ă  la dĂ©couverte et ce qui est formidable, c’est que le public adhĂšre et en devient mĂȘme friand: la criĂ©e (lieu des concerts) est pleine tous les jours! La participation depuis ses dĂ©buts, de Laure Mezan, bien connue des auditeurs de Radio Classique, y est prĂ©cieuse: son talent et sa personnalitĂ© font que ce lien de plus qu’elle tisse avec le public et entre le public et les musiciens, rend l’écoute plus active, plus ouverte, et le moment du concert un temps de partage pour tous, mĂ©lomanes ou nĂ©ophytes, jeunes ou moins jeunes.

Romain-David critique piano critique concert classiquenews-13Le premier concert rassemblait les trois Ăąges du clavier: clavecin, pianoforte et piano, dans leurs rĂ©pertoires respectifs, allant de Froberger Ă  Ligeti, en passant par Bach pĂšre et fils, Mozart et Liszt, sous les doigts de Maud Gratton et de Romain David. Une belle idĂ©e pour un programme passionant. Je m’étendrai davantage sur les concerts que j’ai pu entendre les jours suivants. Le 31 mai, le pianiste Jean-Paul Gasparian remplaçait au pied levĂ© David Kadouch, souffrant. S’il n’est plus un inconnu pour beaucoup d’entre nous, il fut une dĂ©couverte pour les croisicais, invitĂ© pour la premiĂšre fois dans leur citĂ©. Imperturbable dans la premiĂšre partie de son rĂ©cital, troublĂ©e par des bruits extĂ©rieurs inĂ©dits, qui ont cessĂ© bien heureusement ensuite, il a extrait de la malle Ă  trĂ©sors du piano (ce mĂȘme Steinway D qu’il fit sonner quelques jours auparavant Ă  la fondation Vuitton!) de chatoyantes sonoritĂ©s dans Debussy (deuxiĂšme livre des Images), caractĂ©risant les timbres Ă  merveille, jouant de l’art de la suggestion. A son programme figuraient aussi Chopin (nocturnes opus 48 n°1 et opus 27 n°2, Ballade n°3 et Polonaise-fantaisie opus 61) et pour finir la sonate n°2 de Rachmaninoff. J. P. Gasparian nous a dĂ©montrĂ© une fois de plus Ă  quel point il domine par une technique infaillible et un sens aigu de l’architecture et de l’équilibre, un jeu pensĂ© d’un bout Ă  l’autre, qu’il soit de braise ou de velours, dans la profondeur, la densitĂ© et l’élĂ©gance. Et puis quel souffle et quelle passion fulgurante dans la sonate de Rachmaninoff!
NGnew nathanael gouin piano critique piano critique concert classiquenews HDLe « texto concert » est un coup de projecteur sur la nouvelle gĂ©nĂ©ration de pianistes. Cette annĂ©e il s’agissait de NathanaĂ«l Gouin, rĂ©vĂ©lĂ© notamment par son disque « Liszt macabre », Ă  la virtuositĂ© Ă©blouissante entiĂšrement dĂ©volue Ă  l’expressivitĂ© et au sens musical. Il est aussi un musicien curieux qui ose aller en terre quasi-inconnue: qui connait le pianiste Georges Bizet? Oui, nous parlons bien de l’auteur de Carmen et des PĂȘcheurs de perles! On apprend que le compositeur de l’opĂ©ra le plus fameux au monde Ă©tait avant tout un grand pianiste admirĂ© de Liszt, et qu’il a Ă©crit de merveilleuses piĂšces pour piano. Les chants du Rhin rassemblent 6 romances sans paroles, miniatures faisant rĂ©fĂ©rence Ă  l’idĂ©al romantique allemand. NathanaĂ«l Gouin en interprĂšte deux, « l’Aurore » et « le DĂ©part »: sans chercher Ă  ĂȘtre descriptif, ni narratif, ce sont leur humeur, leur poĂ©sie, leur lumiĂšre que son jeu sensible nous rĂ©vĂšle, dans le parfum si particulier de leurs sĂ©duisantes mĂ©lodies: « c’est un piano qui irradie, et qui est le reflet d’une Ă©poque » nous dit-il. Quel autre frappant tĂ©moignage que le 2Ăšme concerto de Saint-SaĂ«ns, transcrit pour piano seul par Bizet (les deux compositeurs se vouaient une admiration rĂ©ciproque)! Un dĂ©fi qu’en homme-orchestre il a relevĂ© avec la plus grande aisance, son premier mouvement jouĂ© brillamment, simulant les sonoritĂ©s de l’orgue dans le choral d’ouverture, puis donnant un tour vocal et thĂ©Ăątral Ă  la suite. Revenant Ă  l’opĂ©ra, le pianiste gagne notre admiration avec une paraphrase de son cru de la fameuse romance de Nadir des PĂȘcheurs de Perles, qu’il habille de somptueux arpĂšges, et dont il dĂ©voile toute la richesse harmonique. Soutenue par le mouvement de ce flux sonore, la mĂ©lodie mĂ©lancolique s’anime et se teinte de nouvelles couleurs: le pianiste nous fait entrer dans un univers aquatique oĂč les traits d’une magnifique liquiditĂ© ondoient inlassablement des profondeurs des graves aux aigus miroitants. On se laisse emporter irrĂ©sistiblement dans la rĂȘverie de cet ailleurs. Glen Gould adorait Bizet et jouait ses Variations chromatiques. Bien des annĂ©es aprĂšs NathanaĂ«l Gouin reprend le flambeau et livre une interprĂ©tation qui n’a rien Ă  envier Ă  son illustre prĂ©dĂ©cesseur, captivante d’un bout Ă  l’autre dans la diversitĂ© de ses atmosphĂšres, en particulier ces trĂ©molos Ă©tranges, dissonants et un rien inquiĂ©tants, suivis d’une tendre et rassurante mĂ©lodie
 quel art! Le CD va arriver: le piano de Bizet pourrait bien devenir « tendance »!
Le dernier jour est le plus festif: le concert-brunch rĂ©unit tout le monde, pour un feu d’artifice musical. Bizet ouvre le bal avec des extraits des Jeux d’enfants pour piano Ă  quatre mains (Romain David et NathanaĂ«l Gouin), suivi de Debussy avec le trio Karenine (Paloma Couider, Fanny Robillard et Louis Rodde), dans deux mouvements de son trio dĂ©couvert en 1986. Un bonheur que d’écouter ces trois musiciens enlacer leurs lignes mĂ©lodiques, tout en finesse et complicitĂ©, dans un Debussy suave et lĂ©ger. Autre dĂ©couverte aprĂšs Bizet pianiste: Aubert. Pas de faute d’orthographe, il y a bien un « t »! Louis Aubert, musicien originaire de Bretagne nĂ© en 1877 et mort en 1968, Ă©lĂšve de FaurĂ©, qui crĂ©a, excusez du peu, les Valses nobles et sentimentales de Ravel! Vous aurez beau chercher, internet ne vous apprendra rien sur lui, injustement, et pourtant son Ă©criture est d’un raffinement et d’une richesse harmonique et expressive qui le hissent au rang des compositeurs qui comptent au XXĂšme siĂšcle. On est heureux d’entendre « Sur le rivage » extrait du triptyque « Sillages » (opus 27, 1913), une piĂšce Ă©vocatrice oĂč alternent dĂ©ferlement tempĂȘtueux et accalmies, jouĂ©e magistralement par Romain David. Il nous met l’eau Ă  la bouche de son trĂšs beau disque paru chez Azur Classical, consacrĂ© au compositeur. La fĂȘte redouble avec une interprĂ©tation orchestrale et haute en couleurs de la Rhapsodie Espagnole de Liszt sous les doigts bouillants de NathanaĂ«l Gouin. Le trio Karenine conclut par une Ɠuvre de jeunesse de Bernstein Ă©crite sur le thĂšme de « On the Town », jouĂ©e avec beaucoup d’esprit, et « Un matin de printemps », de Lili Boulanger, piĂšce puissante et originale alliant vigueur et onirisme.

On demeure conquis par l’identitĂ© forte et marquĂ©e du festival Tempo Piano Classique qui loin de tourner en boucle, joue l’ouverture et la nouveautĂ© en repoussant au large les cloisons du grand rĂ©pertoire. VoilĂ  donc un bel exemple Ă  suivre. Sans hĂ©sitation Ă  l’annĂ©e prochaine!

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