Compte rendu, danse. Paris. Studio Le Regard du Cygne, le 10 juillet 2014. «Dancing Dreaming Isadora» par Mary Sano, « her » Duncan Dancers. Chopin, Brahms, Corelli, Scriabine, musiques. Eriko Tokaji, piano. Isadora Duncan, Mary Sano, chorégraphies. Mary Sano, Amber Sky… danseuses.

Occasion rarissime à Paris : le studio Le Regard du Cygne accueille Mary Sano, disciple d’Isadora Duncan, mère de la danse moderne, pour une performance généreuse assez extraordinaire ! Le spectacle clôt une série de cours d’initiation à la danse Duncan par la directrice artistique du Mary Sano Studio of Duncan Dancing de San Francisco.

Souvenirs chorégraphiques d’une beauté sauvage et ancestrale

Body and soul Mary Sano et Amber SkyIsadora Duncan (1877-1927) eut une vie hors normes. A part sa célèbre et tragique mort à Nice en 1927, étranglée par son long foulard de soie pris dans la roue de la voiture sportive qu’elle avait prise, elle a aussi été l’une des premières à réagir contre la danse académique. Son refus des pointes et des tutus ainsi que sa conception chorégraphique et philosophique inspirée de la nature et de la Grèce Antique, ont ouvert la voie à une danse moderne, émancipée, musicale, très expressive, à l’effet à la fois libérateur, fondateur et innovant. Cette nuit d’été, l’occasion est donnée de (re)découvrir les qualités du style Duncan à travers un grand échantillon de chorégraphies interprétées par Mary Sano et Amber Sky, accompagnées par la pianiste japonaise Eriko Tokaji. Mary Sano, originaire du Japon, reçoit sa formation auprès de Mignon Garland, disciple dévouée de la danse Duncan aux Etats-Unis, ancienne élève d’Anna et Irma Duncan et fondatrice de l’Isadora Duncan Heritage Society, chargée de maintenir et promouvoir le legs artistique de la danseuse et chorégraphe américaine. Sano propose un programme Duncan d’une grande diversité, comprenant l’une de ses propres chorégraphies. La première partie est exclusivement sur la musique de Chopin : elle consiste en quelques pièces en solo ou duo créées aux débuts de carrière. Sano commence le spectacle avec « Ball » œuvre joviale, suivie de « Oriental », pièce d’une sensualité pleine de grâce. La danseuse Amber Sky continue avec la chorégraphie si poétique de « Butterfly », racontant la vie et la mort d’un papillon, sous la musique de l’Etude n°9 en sol bémol majeur de l’opus 25 de Chopin. Dans le duo « Boy and Girl » ou encore « Body and soul », la beauté particulière des pas classiques du style Duncan se distingue. Dans le premier, Sano et Sky, jouent et se poursuivent comme une fille et un garçon, présentant les différentes facettes du sautillement si typique de la danse Duncan. Dans le dernier, d’une délicatesse et d’une profondeur narrative émouvantes, l’âme éveille et impulse le corps à suivre et vivre sa destinée. Ici, l’aspect théâtral et la richesse expressive propre au style Duncan sont mis en avant de façon sublime, sous la musique (non moins sublime) du Nocturne en mi bémol majeur (Op. 2) de Chopin, en l’occurrence interprété avec beaucoup d’émotion par Eriko Tokaji (-rubato sensible et belle complicité avec les danseuses). Remarquons également la seule chorégraphie du spectacle n’appartenant pas au répertoire Duncan, le « Ajisai » de Mary Sano, avec un je ne sais quoi de romantique et même de parisien, beaucoup plus grandiloquent que les pièces précédentes avec un trait sensuel et ravissant.

Mary Sano OrientalLa deuxième partie consiste en œuvres de la période tardive d’Isadora, et compte avec la participation de quelques élèves de la masterclass parisienne, pour deux pièces de groupe. Ces deux chorégraphies « Run run leap » et « Tanagra Figures » sont emblématiques grâce à l’évidente inspiration de l’art grec classique, avec une certaine euphorie rituelle dans la première et une impressionnante beauté sévère dans la dernière, véritable tableau visuel où sont mises en mouvement les statuettes d’argile de Tanagra datant du IVè et IIIè siècles avant notre ère. Avant la fin de la représentation unique Amber Sky interprète « Flames », faisant partie de la série « Visages de l’amour » d’Isadora, sous la musique des valses de l’opus 39 de Johannes Brahms. Ici la danseuse américaine fait preuve d’un entrain enflammé et d’une force expressive… athlétique. Habillée en rouge, elle parcourt le studio habitée par l’esprit d’une Isadora passionnée et passionnante, éblouissant l’auditoire avec les mouvements des bras et surtout les nombreux sauts cycliques. « Revolutionary » est l’ultime pièce de la soirée : sur la musique virtuose et troublée de l’Etude « Pathétique » en ré dièse mineur (op.8 n°12) d’Alexandre Scriabine, dansé par Mary Sano. Il s’agît de l’une des plus intenses chorégraphies d’Isadora Duncan, d’un point de vue expressif et physique. C’est une sorte d’évocation des sentiments tourmentés et partagés à cause de la Première Guerre Mondiale, chaque geste faisant allusion à la force et la détermination nécessaires pendant la période de guerre, chaque pas représentant l’intensité pesante du quotidien d’un temps belliqueux. Un  indéniable tour de force !

Inoubliable et riche en émotions, le spectacle laisse espérer une revalorisation de la danse Duncan dans l’Hexagone. Souhaitons voir se développer les prestations de Mary Sano et d’autres disciples de la mère de la danse moderne en France : la danse contemporaine y puise manifestement son vocabulaire. Un retour aux sources bénéfiques et stimulant.

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