Compte-rendu critique, opéra. Paris, Opéra Comique, le 11 juin 2017. Saint-Saëns : Le Timbre d’argent. Montvidas, Christoyannis, Devos. F-X Roth / G.Vincent

Compte-rendu critique, opéra. Paris, Opéra Comique, le 11 juin 2017. Saint-Saëns : Le Timbre d’argent. Montvidas, Christoyannis, Devos. F-X Roth / G.Vincent. En même temps que la rarissime et flamboyante Phèdre de Jean-Baptiste Lemoyne aux Bouffes du Nord, le Palazzetto Bru Zane poursuit son festival parisien à l’Opéra Comique avec le non moins méconnu Timbre d’argent de Camille Saint-Saëns. Entamé en 1865 mais créé seulement en 1877 au Théâtre National Lyrique et plusieurs fois remanié par son auteur jusqu’à une dernière version en 1914 à la Monnaie de Bruxelles, l’ouvrage est singulier; il représente la première tentative opératique du compositeur français, alors célèbre symphoniste. Une œuvre unique en son genre, unique et captivante, embrassant toutes les facettes du théâtre lyrique jusqu’à l’opérette et la valse comme autant de résonances d’un même timbre.

 

 

Diffractions du Timbre

 

 

 

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Et si le livret rappelle bien souvent tant Faust que Les Contes d’Hoffmann, cela n’a rien de surprenant puisqu’il est, tout comme eux, signé par Jules Barbier et Michel Carré. Le peintre Conrad, lassé de sa misère un soir de Noël, obtient du diable, ici nommé Spiridion, une cloche d’argent – le mystérieux timbre – qui l’enrichira chaque fois qu’il la frappera, donnant par ce même geste la mort à l’un de ses proches. Assoiffé de désir pour la trop séduisante danseuse Fiammetta qu’il désire conquérir, Conrad accepte le marché, tuant ainsi le père de la douce Hélène qui l’aime, puis plus tard son ami Bénédict, le jour de son mariage avec la sœur d’Hélène. Comprenant – bien tard – la leçon, le peintre finit par briser le timbre, préférant une vie modeste plutôt qu’une fortune au prix de la vie d’autrui. Mais cette aventure n’était finalement qu’un rêve et, à son réveil, Conrad accepte d’épouser Hélène et de mener une existence modeste mais heureuse.
Une intrigue aux allures de contes que Guillaume Vincent a mis en scène de son mieux, faisant de nécessité, vertu ; et utilisant toutes les ressources de Favart, de la scène à la salle, les chœurs chantant plusieurs fois parmi le public. Et si la première scène déconcerte par l’actualité des costumes et le dépouillement de la scénographie, on finit par accepter l’absence de véritable spectaculaire au deuxième acte, les deux derniers actes offrant de vraies belles images comme le lac dont les reflets ondulent sur le plateau. Grâce à des rideaux à profusion, des costumes de cabaret ainsi que des tours de magie, les aspects surnaturels de l’ouvrage parviennent à atteindre leur but.

La distribution réunie pour l’occasion, brille surtout par son homogénéité et sa cohésion d’ensemble, seuls deux rôles occupant réellement l’espace.
Toujours émouvante et juste, Jodie Devos incarne une Rosa à croquer, tandis que le ténor chinois Yu Shao déploie son timbre lumineux et son émission aussi naturelle que facile, au service d’une belle musicalité et d’un style français remarquablement maîtrisé. Enceinte de sept mois, Hélène Guilmette donne d’Hélène un touchant portrait grâce à sa voix qui semble se parer de couleurs nouvelles, plus lyriques et plus charnues.
Fascinante, Raphaëlle Delaunay ondule comme un serpent et, telle Fenella dans la Muette de Portici d’Auber, exprime une infinie palette d’émotions à travers son seul corps, donnant à voir tout ce que le personnage de Fiammetta ne peut dire.

Omniprésent et protéiforme, Tassis Christoyannis prend un plaisir visible à se glisser dans chacune des identités à travers lesquelles Spiridion parvient à ses fins, passant comme une évidence d’un numéro de meneur de revue à la sombre description du glas de la fortune. Toujours parfaitement élégant et châtié jusqu’au bout des syllabes, le baryton grec porte littéralement le spectacle sur ses épaules.
Torturé comme Faust, artiste comme Hoffmann, le rôle de Conrad tient absolument des deux personnages, et ce jusqu’à l’écriture musicale, longue, large, lourde. C’est dire la tâche ingrate qui incombe à Edgaras Montvidas. Le ténor lituanien parvient au bout de l’œuvre sans faiblir, mais son émission souvent appuyée sur la gorge l’oblige à de grands efforts pour passer l’orchestre et soutenir les aigus. Néanmoins, on admire la performance de l’interprète, prêtant audiblement attention à la clarté de sa diction française, se donnant sans compter, investi corps et âme dans son personnage.

A la tête de son orchestre Les Siècles, François-Xavier Roth insuffle une belle énergie et un superbe sens du théâtre dans la fosse, depuis une ouverture ébouriffante jusqu’aux derniers accords. Convaincu par cette partition, le chef français en livre une interprétation passionnante autant que passionnée, achevant de nous convaincre de la nécessité de cette recréation. Une vraie (re)découverte qui sera, on l’espère, prolongée par un disque ! A l’affiche de l’Opéra-Comique à Paris, jusqu’au 19 juin 2017.

 

 

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Paris. Opéra Comique, 11 juin 2017. Camille Saint-Saëns : Le Timbre d’argent. Livret de Jules Barbier et Michel Carré. Avec Conrad : Edgaras Montvidas ; Spiridion : Tassis Christoyannis ; Circé / Fiammetta : Raphaëlle Delaunay ; Hélène : Hélène Guilmette ; Bénédict : Yu Shao ; Rosa : Jodie Devos. Chœur : accentus ; Chef de chœur : Christophe Grapperon. Les Siècles. Direction musicale : François-Xavier Roth. Mise en scène : Guillaume Vincent ; Décors : James Brandily ; Costumes : Fanny Brouste ; Lumières : Kelig Le Bars ; Chorégraphie : Herman Diephuis ; Création vidéo : Baptiste Klein ; Effets magiques : Benoît Dattez ; Chef de chant : Mathieu Pordoy. Par notre envoyé spécial Narciso Fiordaliso. Illustration : Pierre Grobois

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