Compte rendu opéra. PARIS, Bouffes du nord, le 8 juin 2017. LEMOYNE : Phèdre, 1786. Wanroij, Dollié… Chauvin / Paquien

top-left-2Compte rendu opéra. PARIS, Bouffes du nord, le 8 juin 2017. LEMOYNE : Phèdre, 1786. Wanroij, Dollié… Chauvin / Paquien. Créée en avril, cette Phèdre méconnue tient l’affiche à Paris, jusqu’au 11 juin 2017. La mise en scène reprend un parti scénique qui scénographie les instrumentistes du Concert de la Loge avec les chanteurs acteurs; chacun est donc engagé à défendre la veine tragique de cette Phèdre, créée à Fontainebleau en 1786, composé par Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796). Comme les Piccini et Sacchini, napolitains et contemporains à Paris, Lemoyne se met au parfum du goût dominant, frénétique, c’est à dire post gluckiste, classique et sévère, tendu et expressionniste, et déjà romantique dans l’éclat foudroyé des sentiments et affects incarnés par des solistes qui paraissent comme possédés par leur solitude impuissante et démunie.

 

 

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Scène tragique et dévorante

 

 

CHAMBRISME TRAGIQUE TERRIFIANT. L’intensité de la soprano Judith van Wanroij fulmine, comme terrassée par l’horreur de ses sentiments pour son…gendre, Hippolyte. Dommage que l’articulation et l’intelligibilité manquent souvent. Empêchant de fusionner ici le chant lyrique au théâtre viscéral et frappant de Racine. Egalement foudroyé dans cette arène intimiste – la version est ici celle d’une réduction pour quelques chanteurs et 9 instrumentistes, l’Hippolyte d’Enguerrand de Hys semble hagard, halluciné lui aussi, tout entier dévoré de l’intérieur par la passion qui l’accable : cet inceste qui s’affiche, menace toute pudeur, entaille la raison, égare l’esprit. Mais son chant est mieux articulé que sa consœur et partenaire néerlandaise. Familier aussi des résurrections lyriques de la fin XVIIIè, le baryton Thomas Dolié éblouit tout autant en Thésée, virile, félin, inquiétant : il demeure seul,sur la scène brûlée, après la mort de ses 3 partenaires.
Sanglant, percussif, le théâtre de Lemoyne cultive toutes les nuances de la terreur horrifiée, de la passion qui rugit et consume : toute candeur et toute innocence sont proscrites ; d’ailleurs, on pourrait s’étonner de l’absence du rôle pourtant crucial de la prêtresse de Diane, la jeune et fraîche Aricie, fiancée d’Hippolyte. Visiblement, l’effusion tendre (prétexte ailleurs à de pastorales évocations insouciantes) n’intéresse pas Lemoyne.

 

 

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La révélation justifie cette résurrection de premier plan, portée par la vivacité nerveuse du chef Julien Chauvin, décidément plus percutant et pertinent que son ancien associé, Jérémie Rhorer, dont les récents Mozart n’ont pas cette syncope tragique aussi fulgurante. On avait goûté la force esthétique de sa Chimène de Sacchini – d’un style contemporain à celui de Lemoyne. Ici, l’engagement des instrumentistes n’a pas faibli et le poignard tragique qui s’abat sur les deux âmes maudites, Hyppolyte flanquée de sa belle-mère outragée, outrageante, gagne un surcroît d’efficacité mémorable. Vite le cd qui est déjà annoncé. Cette Phèdre de Lemoyne vaut bien la tragédie de Rameau sur le même sujet. A la ciselure vif argent de l’orchestre répond une distribution en tout point (quasi) idéale. Ne boudons pas notre plaisir. Incroyable manière d’un véritable inconnu. Cette récréation a des allures de redécouverte majeure.

 

 

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Compte rendu opéra. PARIS, Bouffes du nord, le 8 juin 2017. LEMOYNE : Phèdre.

PHEDRE de Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796)
Mise en scène: Marc Paquien
Phèdre: Judith van Wanroij
Œnone: Diana Axentii
Hippolyte: Enguerrand de Hys
Thésée: Thomas Dolié

Le Concert de la Loge
Direction musicale et violon : Julien Chauvin

Illustrations : G. Forestier 2017

LIRE aussi notre dossier de présentation de PHEDRE de Lemoyne dans le contexte  artistique propre aux années 1780 à la Cour de Louis XVI et Marie-Antoinette

 

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