Compte rendu critique, opéra. Montpellier, le 22 juillet 2017. GIORDANO : Siberia. Yoncheva, DG Hindoyan

Compte rendu critique, opéra. Montpellier, le 22 juillet 2017. GIORDANO : Siberia. Yoncheva, DG Hindoyan. Comme tous les ans le Festival Radio France Occitanie Montpellier nous offre des merveilleuses surprises, un vrai parti pris pour cette institution de proposer avec un courage rare des chefs d’œuvres trop longtemps promis à un destin injuste.  Cette année Le Soleil Montpelliérain accueille les (R)évolution(s). Qu’elles soient idéologiques, spirituelles ou esthétiques, ces sursauts de l’histoire alimentent en profondeur les gammes et les nuances de l’aventure humaine.

Retour à la vie 

“Sonnera-t-elle l’heure de ma délivrance ? Je l’appelle, je l’appelle. J’erre sur le rivage, j’attends un vent favorable, je hèle les vaisseaux. Quand commencerai-je enfin ma libre course sur les libres chemins de la mer, n’ayant plus à lutter qu’avec les flots et les tempêtes? Il est temps que j’abandonne ce monotone élément qui m’est hostile, et que, bercé sur les vagues brûlées du soleil, sous le ciel de mon Afrique je soupire au souvenir de ma sombre Russie, où j’ai souffert, où j’ai enterré mon cœur, mais où j’ai aimé. “
 

Alexandr Pushkin – Evgeny Onegin 

 

 

YONCHEVA SIBERIA montpellier compte rendu opera par classiquenews

 

 

On retrouve dans cette thématique, évidemment l’anniversaire de la Révolution d’Octobre 1917, avec ses bouleversements mais aussi, saupoudrés d’une manière hautement ingénieuse, des références aux autres Révolutions. Comme si le “perpetum mobile” des Arts épouse les actes des héroïsmes de l’instant.

En 2016 déjà, cette brillante programmation a dévoilé Iris, drame japonisant et sublime de Pietro Mascagni avec Sonya Yoncheva et Domingo Garcia Hindoyan à la baguette.  Pour cette édition nous découvrons avec bonheur un opéra aux contours fébriles: Siberia de Umberto Giordano.

Avec un livret de Luigi Illica, Siberia réunit quasiment tous les leitmotiv de l’opéra Vériste: passion, folie amoureuse, jalousie, décor somptueux, grands effets de masse et des chœurs aux ardeurs pléthoriques. Il faut tout de même rappeler que Luigi Illica est l’auteur et, parfois co-auteur, des plus grands livrets d’opéra de Puccini (Madama Butterfly, La Bohème, …) et c’est à ce dernier qu’il aurait proposé Siberia en première instance. Face au rejet de Puccini au bénéfice de Madame Butterfly, Illica s’est tourné vers Giordano pour ce drame Russe. L’argument à été vraisemblablement construit à partir de deux grands romans russes : Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski et Résurrection de Tolstoï.

Giordano avait remporté un joli succès avec Fedora, drame russe aussi mais directement inspiré par la pièce de Victorien Sardou (auteur de La Tosca aussi) dont la version théâtrale a été un des rôles principaux de Sarah Bernhardt. Contrairement à Fedora, l’intrigue de Siberia nous mène des salons cossus de Petrograd à l’horreur du bagne au cœur de la plaine d’Omsk en Sibérie.
La partition est ponctuée de merveilles et d’une musique mêlant le plus pur Verismo et le folklore Russe (notamment les balalaïkas du Bal du troisième acte). L’ambiance musicale du bagne est poignante avec notamment un choeur de forçâts au deuxième acte qui finit par une tonitruante et glaçante fanfare funèbre. Pour sa musique et le livret, Giordano a remporté un succès tel à la création à la Scala de Milan en 1903, qu’il a éclipsé Madama Butterflyl’année suivante. Siberia s’exportera après et notamment en France où il aura les honneurs du Palais Garnier en 1911 en version Française.

Donc cela fait plus d’un siècle, à peu de choses près, que Siberia n’a pas eu la grâce des scènes Françaises. Saluons le travail des équipes de programmation du Festival Radio France et Montpellier – Occitanie qui, d’édition en édition font des cadeaux plus que remarquables aux festivaliers et rendent vivante la musique par leur audace et leur détermination.

Tout autant que De la Maison des morts de Janacek, Siberia est une fable qui oppose l’homme, La fatalité et La brutalité du destin qui s’accomplit. Ici La courtisane Stephana suit dans les mines désolée du bagne Sibérien, son amant Vassili. Elle est vite rejointe par son ancien amant et souteneur, Glaby, qui sera le principal instigateur de l’issue tragique. Il faut signaler toutefois, que pour cette recréation française, la fin de l’opéra à été celle voulue par le librettiste et très rarement donnée depuis sa composition lors de la révision de la partition par Giordano en 1927.

Pour offrir à la sublime musique de Giordano un écrin aux sensations puissantes, il fallait des interpretes de taille.

Tous les épithètes ne pourraient suffire à qualifier l’admirable incarnation de Stephana par la soprano Sonya Yoncheva. Déjà Montpellier avait vibré avec son Iris de Mascagni en 2016, mais cette fois ci, Mme Yoncheva nous a mené au sommet avec cette fougue et ce pathos qui caractérisent la musique de Giordano. Sonia Yoncheva nous livre une Stephana d’un tempérament incandescent, féminine, héroïque. Sonya Yoncheva a rendu Stephana au piédestal des grandes héroïnes tragiques, elle demeure, grâce à son incarnation, l’égal d’une Mimi, d’une Violetta ou d’une Tosca! Nous sommes ravis que les ondes ont conservé une trace de cette formidable interprétation, Madame Yoncheva mérite ici tout à fait son surnom de La Divina!

Face à elle la révélation, le tenor Turc Murat Karahan campe un personnage un peu plus classique, épousant quelque peu les poncifs du style. En effet Vassili est le jumeau de Cavaradossi et de Turiddu dans sa fuite vers l’avant par amour. Néanmoins la voix de M. Karahan est impressionnante. D’une puissance et d’une projection sans pareil et une palette de couleurs qui ne font qu’augmenter les beautés de la musique de Giordano. Hélas, Murat Karahan n’a pas eu l’endurance nécessaire pour tenir les trois actes à pleine voix et dès l’acte II nous percevons un manque de puissance certain et une prosodie Italienne chancelante. Quoi qu’il en soit, ce ténor nous a ravi avec cette voix qui promet, si elle est bien dosée, de nous porter au plus profond de l’émotion.

Dans le rôle antagoniste de Gleby , souteneur cynique et tenace, Gabriele Viviani est tout d’un bloc. Belle voix solide de baryton-basse, comme un roc inébranlable. Hélas, ses qualités n’épousent pas le parcours dramatique du personnage. Gleby est tour à tour tendre et cruel, cynique et manipulateur, il provoque le dénouement de l’intrigue. M. Viviani nous offre une bien belle prestation mais une bien pauvre interprétation.

Dans les rôles secondaires, nous remarquons les excellents Anaïs Constans, Riccardo Frassi, Jean-Gabriel Saint-Martin et Catherine Carby. Siberia est ponctuée de leurs interventions qui nous ont ravi à chaque fois.

Les Choeurs de l’Opera de Montpellier et de La Radio Lettone sont tout simplement extraordinaires nous comblant de nuances et nous faisant voyager au cœur de la désolation et des espaces immenses de l’Asie Boréale.

L’Orchestre national de Montpellier-Occitanie déborde de couleurs et de nuances, comme un tableau vivant ils colorent avec adresse le propos de Giordano. Lors de l’intermezzo de l’acte II nous imaginons aisément l’interminable forteresse de la taïga, La bise terrible des hivers de glace et de Nuit et le Soleil de plomb des étés continentaux.

À leur tête le chef Hélveto-Venezuelien Domingo García Hindoyan a offert à la musique de Giordano toute l’énergie et la force d’un démiurge. L’on saisit à la fois le drame mais tout l’exotisme de cette partition. Sa direction fougueuse nous porte à la fois dans un voyage intérieur et dans une odyssée aux confins du monde des hommes. L’on pense aisément à un autre chef quand on évoque le Venezuela, mais Domingo García Hindoyan a démontré dans Siberia qu’il a à la fois le geste et le cœur d’un des plus grands chefs.

 

Siberia est revenue en France finalement, du lointain passé où elle demeurait, espérons que cette splendide partition ne retombe jamais dans l’indifférence injuste qui la condamna au bagne de  l’oubli. Alors que les plaines immenses de la Russie Asiatique ont déroulé leur tapis de glace et de steppe sous nos yeux, en sortant du Corum, les étoiles de l’Occitanie semblaient encore résonner aux accords des cigales musiciennes du pourtour Méditerranéen.

 

 

 

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FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE MONTPELLIER

Samedi 22 Juillet 2017 – 20h
Opera Berlioz – Le Corum

Umberto Giordano : SIBERIA (1903)

Stephana – Sonya Yoncheva
Vassili – Murat Karahan
Gleby – Gabriele Viviani
Capitano, Walikoff, Governatore – Riccardo Frassi
Il Banchiere Miskinsky, l’Invalido – Jean- Gabriel Saint- Martin

Nikona – Catherine Carby
Fanciulla – Anaïs Constans
Ivan, il Cosacco – Marin Yonchev
Alexis, il Sargente – Alvaro Zambrano
Ispettore – Laurent Sérou

Chœurs de l’Opéra National Montpellier-Occitanie
Choeur de la radio Lettone

Orchestre National Montpellier-Occitanie

Domingo García Hindoyan, direction

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Illustrations : @ Festival Montpellier et Radio France 2017 / Luc Jennepi

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