Compte rendu critique. MARSEILLE, L’Odéon. L’heure américaine, l’heure espagnole. Les 30 nov, 3 décembre 2017

opera-compte-rendu-opera-lyrique-par-classiquenews-odeon-marseilleCompte rendu critique. MARSEILLE, L’Odéon. L’heure américaine, l’heure espagnole. Les 30 nov, 3 et 6 décembre 2017. L’HEURE AMÉRICAINE DE L’ODÉON (I). Avec une programmation (on s’en tient au musical) qui réveille un répertoire endormi d’opérettes, l’Odéon veille sur un répertoire patrimonial de culture populaire en déshérence que les aînés, les grands aînés, très grands aînés, parents, grands-parents et même plus qui font le gros du public, rêveraient de transmettre à leurs enfants.  Ceux-ci ne sont pas oubliés avec des spectacles à eux destinés, comme Hänsel et Gretel, dont, à défaut de l’avoir vu, on imagine la féerie : l’essentiel est le premier pas, qui ne coûte pas cher pour les enfants, de franchir le seuil d’un théâtre et de s’installer dans un fauteuil en attendant que le rideau s’ouvre pour que la magie opère, opérette ou opéra.  Le goût acquis dans l’enfance se cultive toute la vie.
On tirera vite le rideau sur Rêve de valse d’Oscar Strauss, fadasse fadaise mal fichue du livret : même la plus haute fantaisie irréaliste a besoin d’un grain de réalisme pour qu’on marche à son irréalité. Alors, ce grand dadais d’officier français marié de force à une jolie princesse aimante (Charlotte Bonnet), un jour appelée à régner, qu’il dédaigne pour courir un problématique guilledou avec une également jolie musicienne de taverne (Cécilia Arbel), alors que rien ne l’empêche d’avoir les deux, n’est guère crédible, même incarné en belle voix et allure par Lionel Delbruyère. Le convenu couplet sur la nostalgie de la coupe de champagne des libations parisiennes ou valses viennoises, horizon bien limité des ambitions du pâle héros, ne fait guère pétiller l’ensemble, malgré la pétulance de Cécile Galois et Dominique Desmons seul duo drôle de la pièce qui frôle l’indigence théâtrale malgré le savoir-faire de Jack Servais, d’excellents chanteurs,  et l’intelligence de la direction d’Emmanuel Trenque qui dirige avec finesse l’Orchestre de l’Odéon, faisant briller des détails délicats, il est vrai, de cette musique.
Avec bonheur, on retrouve Emmanuel Trenque flamboyant, plein de fougue et de feu de la baguette aux souliers rouges comme certaines cravates, nœuds papillons, fleurs, châles ou chaussettes des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Marseille qu’il enflammepour Broadway symphonique, tonique concert qui soulèvera l’enthousiasme de la salle.
Le premier morceau, A salute to Richard Rodgers faute d’explication d’un très sommaire programme, est sans doute un ‘ Salut’, un hommage à Richard Rodgers (1902-1979), immense compositeur à l’importante influence sur la musique populaire bien au-delà de l’Amérique, auteur de quarante-trois comédies musicales, de musiques de films et de neuf cents chansons mondialement connues dont My funny Valentine, The lady is a tramp. Ce pot-pourri, cette probable miscellanée (bon, osons medley pour être dans le ton) de morceaux en ouverture, commençant par un glissando tempétueux, passant par des plages calmes, de tendres valses, des crescendos a tutti moins agressifs que jouissifs, à grand renforts de toniques vacarmes de cuivres excitants, exaltants, percussions, batterie, timbales, marimba, tout un orchestre déployé et déchaîné dans une fête de couleurs de timbres, sera la caractéristique de cette musique de la soirée : une image sonore d’une Amérique triomphante, à la joie communicative, de juste après la fin de la Grande dépression et… de la prohibition jusqu’à pratiquement nos jours. Non pas cette frileuse « America first » du repli égoïste de Trump, mais une Amérique débordante d’énergie contagieuse, de joie de vivre à partager.
Les moments lyriques sont assumés par deux jeune et beaux chanteurs, le ténor Gregory Benchénafi, déjà salué à l’Odéon, et Marion Taris, soprano. L’orchestre se fait délicatement nocturne pour le « Tonight » tiré de West side story de Bernstein, enveloppant tendrement le jeune couple découvrant l’amour, et Benchénafi  se fait magiquement le jeune Roméo newyorkais pour murmurer rêveusement « Maria », le réciter comme un chapelet, une litanie, une religion d’amour, émerveillé de sa douceur, jusqu’à le clamer, le proclamer éperdument comme une évidence de la vie.  Avec un art consommé de la nuance, de la demi-teinte et du fausset, avec un engagement physique très expressif, il sera l’émouvant Marius des Misérables de Claude-Michel Schönberg (un Français, d’origine hongroise) chanté en anglais. Son médium corsé, certes aidé par le micro, lui permet de barytonner la déclaration passionnée de Porgy « Bess o, Bess, you is my women now » à laquelle répond avec force et douceur Marion Taris, magnifique duo de Porgy and Bess de Gershwin. La jolie soprano émeut avec un autre air et nous caresse avec la tendresse déchirante de la fameuse berceuse « Summertime ».
Au programme encore, un brillant extrait du fameux Chicago de John Harold Kander, un autre de Wicked de Stephen Schwartz et le concert termine, mené toujours de main de maître par Trenque, avec une irrésistible vitalité, par Symphonic Reflections, un medley tiré des œuvres Andrew Lloyd Webber, célèbre compositeur britannique, auteur, entre autres succès, des comédies musicales Jésus Christ super star, du Fantôme de l’Opéra, etc : des mélodies passent dans l’orchestre, fredonnées par le public, preuve qu’elles ne passent pas.
Dans ce concert marseillais si américain, sur sept compositeurs de musiques « américaines » jouées à Broadway, un Français, un Anglais, et trois des plus grands, d’origine juive : une belle image de l’Amérique ouverte que nous aimons, pas de l’étroitement WASP (White Anglo-Saxon Protestant) à la    Trump replié en ses frontières mentales de nationalisme étriqué, mais du melting pot de nations, de races et de cultures vivantes qui la constituent et qui font la musique universelle.

 

 

 

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Marseille, Théâtre Odéon
Broadway symphonique
Orchestre philharmonique de Marseille
Direction : Emmanuel Trenque
Marion Taris, soprano ; Grégory Bénéchafi, ténor
Musiques de Bernstein, Gershwin, Rodgers, Schwarz, Schönberg, Webber.
30 novembre 2017.

 

 

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L’HEURE ESPAGNOLE DE L’ODÉON
(II)

L’Odéon c’est aussi cette bonne idée d’inviter des artistes engagés pour un spectacle à se produire en solo ou duo dans le foyer pour des récitals, devenus un rituel d’une heure, une heure marseillaise bien sûr, toujours débordante, débordante de plaisir, c’est sûr, heure et jour accessibles, les mercredis à 17h15, comme le prix, 7 euros. À l’entracte, un thé amical à siroter, avec quelques biscuits à grignoter, est offert gracieusement et l’on voit d’adorables vieilles dames ne pas rater une occasion de venir rencontrer du monde et bavarder aussi avec les sympathiques artistes

UNE HEURE AVEC…
CAROLINE GEA ET MARC LARCHER
Caroline Oliveros, piano
Mercredi 6 décembre

 

 

AUX PORTES DE L’ESPAGNE

            Ainsi ces deux artistes avaient-ils modestement intitulé leur récital, mais ils sont loin d’être restés aux marges et portes de l’Espagne : ils y étaient pleinement dedans, j’en témoigne, non pas simplement parce que Caroline est née à Madrid, non pas parce que Marc a toujours proclamé ses attaches culturelles hispaniques, mais par un choix des plus représentatifs d’airs loin de l’espagnolade, et surtout interprétés avec un style et un accent impeccablement espagnols. Ils ont l’Espagne au cœur et, j’oserais même dire, au corps par l’allure et figure comme on dit en Espagne : elle, longue robe fourreau rouge mettant en valeur sa silhouette fière de danseuse de flamenco, lui, brun hidalgo en élégant habit et plastron, dignification du corps par l’habit pour habiter la dignité de cette musique. Un admirateur disait à Caroline Gea qu’elle lui rappelait Berganza —pas pour rien autre Madrilène. Je ne sais par la voix, si certainement par l’aisance stylistique vocale, mais à coup sûr à mes yeux sinon mes oreilles par un port, une façon d’être d’une noble simplicité, parée d’un sourire enjôleur sans vouloir enjôler, tout comme son partenaire était séduisant sans jouer les séducteurs : une double belle image d’une Espagne anticipant celle de leurs bons choix musicaux.
Essentiellement, des airs de zarzuela. Tiré du Barbierillo de Lavapiés (1874) du grand compositeur F. A. Barbieri, Caroline Gea commence, toute liberté et grâce primesautière, par la célèbre chanson de Paloma, ‘Colombe’, l’héroïne qui associe avec humour son prénom au nom du fameux quartier populaire de Madrid et du volatile, avec ses phrases musicales finales vocalisées comme un battement, un claquement d’ailes, nettes, précises, sans bavures, parfaite maîtrise, dans tout ce qu’elle chantera, de ces délicats mélismes espagnols qui, du flamenco au chant lyrique, exigent le  cantar limpio  des vocalises, qui doivent être à la fois staccato mais sans dureté, bien détachées mais liées à la fois, jamais « savonnées ». Les « carceleras » en flamenco stylisé des Hijas del Zebedeo (1889) de R. Chapí, avec ses roulades caractéristiques et son lyrisme étourdissant du grave à l’aigu, qui ferment son récital, en sont une savoureuse et virtuose illustration. Entre ces deux parenthèses, la berceuse, la « Nana » des Sept chansons populaires (1915)de M. de Falla, chantée comme un murmure émouvant de douceur avec ses appoggiatures comme des caresses. La réalisation par Marc Larcher de la partition guitare de la célèbre « Andaluza » extraite des Danzas españolas (1890), ‘Danses espagnoles‘ de Granados, manifeste à la fois son goût pour la qualité musicale et la couleur andalouse de ses choix, caractéristique que l’on retrouve encore dans le « Zapateado » de La tempranica (1900) de G. Giménez, la plaisante tirade contre la tarentule accusée de piquer les garçons, qui donne lieu à l’exorcisme de tant de tarentelles prétendant écraser la bestiole sous le pied et le soulier rageurs dans le bassin méditerranéen. Cela convient parfaitement à la couleur de son timbre doucement ambré et ombré dans le grave, à son art des nuances finement perlées. La chanson romantique de Marinella, de La canción del olvido (1916) de J. Serrano, qui aura raison d’un Don Juan à Naples, la nostalgique habanera de Don Gil de Alcalá (1932) de M. Penella, en duo avec Larcher tout comme l’inusable Granada (1932) d’A. Lara et l’universelle Amapola (1920) de J. M. Lacalle (arrangées pour deux voix par archer) échappent à ces caractéristiques, encore que non exemptes d’autres difficultés hispaniques dont se jouent ces remarquables chanteurs.
Marc Larcher, que nous suivons avec plaisir depuis longtemps avec une admiration déjà ancienne mais toujours neuve, déploie la lumière de son timbre, égal du grave à l’aigu éclatant, avec des couleurs désormais cuivrées dans le médium. Il commence par un air brillant tiré de Luisa Fernanda (1932) de F. Torroba, une ambitieuse comédie lyrique, au livret historique très élaboré du dramaturge Federico Romero Sarachaga et de Guillermo Fernández-Shaw, qui eut un énorme succès ; créée un an après le début de la Deuxième République espagnole (1931), elle narre une intrigue amoureuse et politique du temps qui vit, en 1868, la Première république en Espagne. Larcher incarne avec vaillance l’air héroïque, « De este apacible rincón de Madrid », un classique pour ténor aujourd’hui, chanté par Javier, séducteur pauvre partant à la conquête de la gloire militaire en profitant du trouble des temps : franchise de l’émission, précision des attaques, générosité de l’aigu, aisance des quelques vocalises paraphant des phrases, c’est chanté avec panache et élégance. Du même ouvrage, en duo avec Caroline, il prêtera sa voix à l’officier de retour qui a réussi, que tente de séduire justement la Duchesse Caroline, coquette et coquine Gea, dans un ravissant duo.
La tabernera del puerto (1936), livret encore des duettistes Romero Sarachaga et Fernández-Shaw, musique de P. Sorozábal, de l’année du soulèvement franquiste contre la République, est désormais mondialement connue par son air, passé au répertoire classique des ténors, « No puede ser » où le héros Leandro s’interroge avec une passion presque dramatique sur la moralité de Marola, la femme qu’il aime, sur laquelle roulent des médisances. C’est un air très bref mais intense et, sans rajouter un pathos pléonastique, le chanteur nous émeut par une touchante sincérité. Égale douloureuse introspection jalouse de Fernando, « Por el humo se sabe » de Doña Francisquita (1923), livret déjà du duo Romero Sarachaga et Fernández-Shaw, comédie lyrique, basée sur une pièce de Lope de Vega transposée du XVIIe au XIXe siècle romantique. Sacrifiant au thème andalou et torero, « Torero quiero sé », ‘J’veux être torero’, modèle archiconnu du pasodoble, tiré de El gato montés (1916) de M. Penella, lui donne l’occasion de jouer de l’accent gitan, auquel répond, avec le même humour ravageur, Caroline Egea, et l’on pardonnera, pour le brio exaltant de cette musique, la cause barbare, mais heureusement perdue aujourd’hui, qu’elle promeut. Les deux chanteurs se feront récitants, en disant à deux voix un long extrait du Llanto por Ignacio Sánchez Mejías de García Lorca, élégie funèbre sur la mort du torero poète où l’on aurait tort de voir une glorification de l’atroce corrida, puisque c’est « le sang répandu » que déplore Lorca.
La pianiste Caroline Oliveros, qui accompagnait cette musique guère facile souvent (comme l’attaque d’Andaluza de Granados), s’exprime sous leurs mots, égrenant joliment Granada d’Albéniz.

 

 

 

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Aux portes de l’Espagne
Caroline Gea, soprano ; Marc Larcher, ténor ; Caroline Olivéros, piano;
Musiques d’Albéniz, Barbieri, Chapí, de Falla, Giménez, Granados, Lacalle, Lara, Penella, Serrano, Sorozábal, Torroba, Vives.
3 décembre 2017

Photo : Antoine Bonelli

 

 

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