COMPTE-RENDU critique, concerts. 55è FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (2), les 16 JUIN 2019, Schwizgebel, Julien-Laferrière, Goerner…

meslay grange piano festival annonce critique concerts piano classiquenewsCOMPTE-RENDU critique, concerts. 55è FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (2), les 16 JUIN 2019, Schwizgebel, Julien-Laferrière, Goerner… La grange vient de refermer ses portes de bois multi-séculaires sur la 55ème édition du fameux festival. Quand Sviatoslav Richter s’éprit du lieu en 1964, et y créa les Fêtes Musicales en Touraine, savait-il que plus d’un demi-siècle plus tard la grande halle de pierre débarrassée de ses meules de paille et de ses gallinacés, continuerait à accueillir la fine fleur des musiciens? Savait-il que rien n’aurait changé ou presque: son cadre bucolique, au milieu des champs de blé, sa nef sur terre battue, sommairement dissimulée par un tapis de fortune, sa solide charpente en cœur de chêne recouverte d’une volige percée ça et là sous ses vieux bardeaux, et sa scène surélevée avec son fond acoustique, strict minimum ajouté pour le confort de la musique?

LES MOISSONS MUSICALES DE LA GRANGE DE MESLAY – 55ÈME ÉDITION – 2

Si l’âme du légendaire pianiste russe, et les ombres inspirantes des illustres Fischer Dieskau, Schwarzkopf et autres planent encore dans les esprits et suscitent l’émotion, le festival vit au temps présent, et à l’heure des talents actuels. Ainsi en témoigne la programmation de René Martin, qui sait perpétuer la tradition d’excellence, loin du pur souci de commémoration.

LES DUOS DU DIMANCHE
Le dimanche 16 juin réservait la scène à deux duos, et pas des moindres!
laferriere-julien-schwizgebel-piano-violoncelle-critique-annonce-concert-opera-classiquenews-grange-de-meslay-festival-piano-classiquenews-critiqueLa jeune génération de musiciens fait se croiser de très brillants artistes, bardés de prix, et désormais invités sur les plus prestigieuses scènes. Le pianiste Louis Schwizgebel et le violoncelliste Victor Julien-Laferrière viennent ainsi tout juste d’associer leurs talents sur ce programme: Beethoven, ses sept variations sur un thème de la Flûte Enchantée, Bach, sa sonate n°1 BWV 1027, Schumann, ses Fantasiestücke opus 73, et Brahms, sa deuxième sonate pour violoncelle et piano opus 99. Ils filent le parfait accord. On pourrait croire que ces deux-là jouent ensemble depuis le berceau, or il n’en est rien. « Pas besoin de mots entre eux nous » disent-ils, ils assemblent, s’écoutent, puis rejouent: l’harmonie se soude immédiatement. Les deux artistes illuminent les variations sur le duo Pamina-Papageno de la Flûte enchantée, le pianiste par son jeu clair et délicat, le violoncelliste par la légèreté de son archet, et ses tendres et souples phrasés. Ils prennent leur temps dans Schumann, respirant d’un même poumon, donnent de la largeur au chant, et nous font entrer dans l’intimité de Fantasiestücke très intériorisées, d’abord exemptes d’effusions, puis portées par l’élan passionné du violoncelle. Entre Schumann et Brahms, Bach prend sa juste place: non point à la manière baroque historiquement informée, pas plus que dans l’esprit romantique, mais une place intemporelle où seule la musique compte, peu importe l’instrument, son plumage ou son cordage. Et l’on prend plaisir à entendre du Bach ainsi joué, dans un phrasé si naturel et dansant, avec cette fine articulation soulignée par la légèreté de la ponctuation du piano. Leur deuxième sonate de Brahms, composée en 1886, est d’une autre envergure, sonde l’univers orchestral, étend la palette sonore du violoncelle, entre profond lyrisme et textures aussi variées que ses climats successifs (ses longs trémolos dans le grave sont saisissants). On ne s’y ennuie pas une seconde! Louis Schwizgebel et Victor Julien-Laferrière forment un duo enthousiasmant, et s’ils jouent quelque part ailleurs cet été, il faut y courir.

Au cœur de l’après-midi, le soleil qui transperce la grande porte de bois trouée par le temps, diffuse une constellation. Deux stars arrivent sur scène: Lukas Geniusas, 2ème prix du concours Tchaïkovski, et le violoniste Aylen Pritchin, premier prix du concours Long-Thibaud, qui dans la foulée partira pour Moscou, concourir au Tchaïkovski! À leur programme, Stravinsky: la suite d’après des thèmes, fragments et morceaux de Pergolèse, Beethoven: la sonate n°8 opus 30 n°3, Debussy: la sonate n°3 en sol mineur et Bizet/Waxman : Carmen Fantaisie. Le duo qui n’est pas à court d’imagination, invente des personnages dans Stravinsky, multiplie les couleurs et les textures. Le jeu des musiciens est varié, vivant et particulièrement agile. Des harmoniques du début, aux sonorités lisses et sages, ou au contraire rugueuses, truffées d’aspérités, la partition néo-classique revendique avec eux sa modernité. La vitalité des deux musiciens s’exprime dans l’énergique sonate de Beethoven, qui chante (allegro assai) et danse à tours de bras (allegro vivace). Mais c’est la tendresse et la grâce qui prime dans le second mouvement « tempo di Minuetto », et dans la Sonate de Debussy qui suit, la suavité des timbres du violon. On se laisserait délicieusement couler dans les langueurs et la sensualité de cette musique de l’instant, dans laquelle les deux musiciens et le violon en particulier se vautrent voluptueusement, si la fin frénétique ne venait l’interrompre. La fin du concert éclate avec la folle virtuosité de la Carmen Fantaisie aux accents tzigane, dans laquelle le duo fait sensation!

NELSON GOERNER, DE LA LUMIÈRE DE CHOPIN À L’ÉNERGIE BEETHOVENIENNE

La personnalité discrète de Nelson Goerner n’a pas pour autant relégué dans l’ombre ce pianiste argentin qui mène une très belle carrière à l’orée de la cinquantaine. La bonne fée Martha s’est certes penchée sur son berceau, lorsqu’il lui fallut entrer au conservatoire de Genève, mais on peut dire que son parcours sans fanfare médiatique n’a cessé d’être émaillé de succès sur les plus grandes scènes internationales, et cette reconnaissance elle ne tient qu’à son talent et à son engagement purement artistique. Il y a deux ans son enregistrement des Nocturnes de Chopin prenait place au rang des références, tout comme une année auparavant celui de la sonate HammerKlavier de Beethoven. Doué d’une sensibilité à fleur d’âme, cet artiste à l’intégrité et au goût sans faille ne cesse d’émouvoir. On le retrouve ce même soir, après les deux concerts de chambre de la journée, sans aucune sensation de satiété. Avec les deux nocturnes opus 48 de Chopin, voici qu’il fait mouche à nouveau. Et pourtant c’est dans la pudeur que le n°1 commence, retenu, posé, les basses présentes mais effacées derrière la ligne de chant digne et magnifique au lyrisme juste, sans étalage. Le ton est là dès le début, profond, vrai. Le choral caresse le cœur par ses douces traînées sonores au bout des accords, que le pianiste laisse lentement s’éteindre en poudre d’astres, avant de projeter le chant dans une fièvre passionnelle, hissé par les montées d’octaves à la basse. Son second nocturne est tout en charme: il semble esquisser le pas d’une danse galante au cœur des méandres de la mélodie tendrement persuasive. Les Variations et fugue opus 23 de Paderewski ont été composées en 1903, l’année même où Debussy écrit ses Estampes. Ignorant la modernité naissante, cette œuvre robuste perpétue la tradition romantique empruntant son ultime sillage. Goerner la prend à bras le corps, puissante, forte, éloquente, empoigne les graves, transforme le bois de la table d’harmonie en bronze, fait de ses variations un corpus d’études dont il transcende les difficultés. La fugue grandit, et résonne monumentale, comme une volée de cloches géantes. Le Blumenstück opus 19 de Schumann est après telle déflagration, un tendre et paisible intermède avant l’Appassionata de Beethoven (sonate n°23 opus 57), ses fulgurances, ses accès orageux, ses éclats. Goerner en Ouranos du clavier déchaîne un ouragan, burine les doubles croches dans une articulation extrêmement nette, même à cent cinquante à la minute, fermement tenues, pousse le piano dans ses retranchements, le fait transpirer de lumière dans l’andante, comme cette constellation qui traverse la porte de bois, le fait éclater de colère, puise toutes ses ressources sans jamais ébranler l’architecture de la sonate, qui résiste, triomphe des secousses telluriques. Et cette sonate qu’on a entendue plus de mille et une fois dégage, avec lui, une énergie inouïe qui stupéfie. On se prend alors à penser tout haut: « Revenez-nous vite pour l’année Beethoven, monsieur Goerner! »

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