Compte-rendu, critique. Concert. Pontoise, le 21 avril 2018. Stradella: S. Editta. Ens Il groviglio / Angioloni.

stradella alessandroCompte-rendu critique. Concert. PONTOISE, Ă©glise Notre-Dame. Stradella, S. Editta. Le 21 avril 2018. Ensemble Il groviglio, Marco Angioloni. C’est Ă  une premiĂšre française que nous avons pu assister dans la chaleureuse Ă©glise Notre-Dame de Pontoise, celle du trĂšs bel oratorio S. Editta, Vergine e Monaca, Regina d’Inghilterra, premier opus sacrĂ© du grand compositeur romain. Un jeune ensemble enthousiaste et des chanteurs prometteurs ont magnifiquement servi cette musique de bout en bout envoĂ»tante.

 

STRADELLA SUR OISE

Des six oratorios connus et prĂ©servĂ©s du compositeur de Nepi, seuls le San Giovanni Battista et la Susanna ont rĂ©ussi Ă  dĂ©passer les frontiĂšres de la pĂ©ninsule, bien qu’ils soient malgrĂ© tout rarement donnĂ©s. Le travail infatigable et remarquable d’Andrea De Carlo (qui a enregistrĂ© l’Ɠuvre en premiĂšre mondiale) contribuent largement Ă  sortir Stradella d’un injuste purgatoire et c’est donc une trĂšs heureuse surprise – grĂące Ă  l’appui de Patrick Lhottelier qui a permis que se dĂ©roule ce concert) que nous a offert le jeune ensemble Il groviglio (nom magnifique pour
dire « l’enchevĂȘtrement » des affects qui rĂ©sume Ă  lui seul l’esthĂ©tique baroque), fondĂ© par le tĂ©nor Marco Angioloni. Le choix est d’autant plus judicieux qu’il s’agit du premier oratorio Ă©crit par Stradella Ă  l’ñge de vingt ans, probablement pour la cour de ModĂšne, oĂč se trouve l’unique manuscrit de la partition. Le sujet est Ă©galement singulier, celui d’Edith of Walton qui vĂ©cut au Xe siĂšcle et refusa le trĂŽne d’Angleterre pour consacrer le reste de sa vie Ă  Dieu, exemple typique de dĂ©votion et
d’abnĂ©gation contre-rĂ©formiste.

Moins dramatique que le San Giovanni
Battista ou La Susanna, S. Editta n’en regorge pas moins d’arias magnifiques, d’une grande expressivitĂ©, et de nombreux et superbes duos
(vingt-cinq numéros au total).

La distribution réunie pour cette premiÚre française a été en tous points remarquable. Dans le rÎle-titre, redoutable car constamment
sollicitĂ©, la jeune soprano DanaĂ© MonniĂ© a Ă©lectrisĂ© le public de sa voix solidement charpentĂ©e, d’une grande amplitude, trĂšs attentive, comme d’ailleurs ses autres partenaires, Ă  la diction de ce sermon en
musique qu’est l’oratorio du Seicento. La grĂące aĂ©rienne de « CosĂŹ fuggite », l’envoĂ»tant Ă©loge des « Piagge amene », les volutes ensorcelantes de « Su, su cingete », ou l’impressionnant dialogue avec les autres figures allĂ©goriques (Senso, NobiltĂ , Grandezza, Bellezza), « Dite su, pompe, chi siete », restent longtemps gravĂ©s en mĂ©moire. La NobiltĂ  de Caroline Michel allie la sĂ©duction d’un timbre chaleureux Ă  la rigueur d’une diction impeccable. Ses interventions sont toujours associĂ©es Ă  celles de la Grandezza ou du Senso qui conservent leur individualitĂ© vocale et musicale sans obĂ©rer les spĂ©cificitĂ©s de chacun (superbe duo Editta, « Bella luce del ciel che discende », d’une beautĂ©
diaphane). C’est l’un des grands mĂ©rites de ces jeunes interprĂštes passionnĂ©s et enthousiastes que d’avoir su injectĂ© une vigoureuse Ă©nergie pour rendre Ă©loquente et vivante une joute oratoire sans vĂ©ritables pĂ©ripĂ©ties. Le choix judicieux d’une mise en espace avec accessoires (diadĂšme pour Editta, miroir pour la BeautĂ©, pomme pour la SensualitĂ©, pommeau pour la Grandeur et voile pudique pour l’HumilitĂ©) et gestuelle idoine, a renforcĂ© ce sentiment d’une communion avec le public, clairsemĂ© mais trĂšs concentrĂ©. Énergiques les figures de la SensualitĂ© du trĂšs barytonnant Guillaume Vicaire, aux graves d’airain qui, dĂšs son entrĂ©e en scĂšne (« D’un tuo servo fedel »), rendent alliciantes ses moindres interventions solistes, de la Bellezza surtout de Marco Angioloni, irrĂ©sistible en semi-crooner latin du plus bel effet. Magnifique projection, plĂ©nitude et rondeur du timbre : n’était la briĂšvetĂ© de ses interventions, il volerait presque la vedette au rĂŽle-titre. Dans celui de la Grandezza, le jeune contre-tĂ©nor Sylvain Manet a pu surprendre en confĂ©rant Ă  son personnage des accents comiques a priori incongrus, mais c’est oublier que ces Ă©carts sont autorisĂ©s chez l’interprĂšte qui est avant tout un orateur, Ă  qui Ă©choit une part essentielle d’improvisation et doit donc user de tous les effets efficaces pour convaincre et persuader : l’usage de toute la gamme des
affects fait partie de son arsenal rhĂ©torique. Dans l’ultime et long rĂ©cit qui prĂ©cĂšde le trio final, le timbre du contre-tĂ©nor, qui pouvait
parfois manquer d’homogĂ©nĂ©itĂ© dans le passage du registre de poitrine au registre de tĂȘte, retrouve une bouleversante unitĂ© de souffle et rend magnifiquement hommage Ă  l’art difficile du recitar cantando. Humble et
rĂ©servĂ©e comme l’exige son rĂŽle, l’HumilitĂ  de Sarah Rodriguez n’en est pas moins impressionnante de justesse : la sobriĂ©tĂ© du chant est prĂ©servĂ©e dĂšs son air d’ouverture, malgrĂ© sa relative virtuositĂ© (« Il premio felice »), et ne dĂ©vie pas de sa ligne de conduite, malgrĂ© – petit pĂ©chĂ© vĂ©niel – un Ă©cart (Ă  l’octave supĂ©rieure) dans le rĂ©citatif
final.

Les musiciens de l’ensemble Il Groviglio ont Ă  leur tour rĂ©alisĂ© un travail remarquable dans la rĂ©alisation du continuo : le thĂ©orbe thĂ©Ăątral de LĂ©o Brunet, le violoncelle pathĂ©tique d’Eunjin Lee et surtout le clavecin Ă©loquent de Marco Crosetto, ont magnifiĂ© une musique qui est tout entiĂšre discours au service de la foi, un « habillage » (Monteverdi) du corps poĂ©tique, dont les mĂ©rites respectifs, grĂące au gĂ©nie de Stradella, ne cessent de se rĂ©pondre,diffractions infinies d’un diamant brut.

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Compte-rendu. Pontoise, Concert, Giovanni Battista Stradella, S. Editta, 21 avril 2018. Danaé Monnié (Santa Editta), Sarah Rodriguez (Humiltà), Caroline Michel (Nobiltà), Sylvain Manet (Grandezza), Marco Angioloni
(Bellezza), Guillaume Vicaire (Senso), Eunjin Lee (violoncelle), Léo Brunet (théorbe), Marco Crosetto (clavecin), Ensemble Il Groviglio,
Marco Angioloni (direction).

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