Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 3 avril 2018, Fazil Say, piano, Camille Thomas, violoncelle, Orchestre de Chambre de Paris, direction Douglas Boyd.   

Compte-rendu critique, Théâtre des Champs-Élysées, mardi 3 avril 2018, Fazil Say, piano, Camille Thomas, violoncelle, Orchestre de Chambre de Paris, direction Douglas Boyd. Sortir d’un concert irradié de bonheur, c’est chose rare à ce point! Et pourtant c’est ce qui se produisit en quittant le Théâtre des Champs Élysées, ce soir du 3 avril, après le concert si attendu réunissant le pianiste Fazil Say, la violoncelliste Camille Thomas, et l’Orchestre de Chambre de Paris (OCP) dirigé par Douglas Boyd. De Beethoven et son troisième concerto opus 37 dont Fazil Say se fait l’ambassadeur depuis plus de quinze ans, de Fazil Say lui-même compositeur dont on entendit Never give up, son concerto pour violoncelle en création mondiale, par Camille Thomas, à Haydn enfin, et sa symphonie n°86, enjouée sous la baguette de Douglas Boyd, ce plateau de musiciens d’exception n’a cessé de nous réjouir, de nous émouvoir, d’illuminer nos regards et nos âmes: n’est-ce pas là la plus belle réussite d’un concert?

Beethoven, Say, Haydn: soirée de lumière au TCE

SAY_fazil_pianoIl est justice de rendre hommage à Fazil Say, à ce musicien accompli et authentique, cet artiste engagé et vrai, généreux et libre. Et l’opportunité nous en est donnée ici: quelle éclatante vitalité dans ce troisième concerto de Beethoven! Sur scène la figure de Fazil Say ne se réduit pas à une théâtrale apparence, quoiqu’elle puisse y faire penser; elle est présence vivante, et sa gestique est indissociable de la musique, au service de celle-ci. Avec l’OCP, il instaure un dialogue des plus conviviaux, des plus riches en couleurs et en humeurs. Son buste par moments est tourné vers l’orchestre pendant sa longue introduction, et puis souvent par la suite, pour lui laisser la parole, l’inviter à répondre à ses tirades poétiques et expressives: « qu’est-ce que vous dîtes de ça? je vous écoute maintenant! », semble-t-il dire aux musiciens. On lit sur son visage ouvert et mobile tantôt l’approbation, l’empathie, l’objection parfois, ou l’interrogation. Sa main gauche lorsqu’elle est libérée du jeu semble être le prolongement de sa pensée musicale, s’élevant au-dessus d’elle elle accompagne le phrasé de la main droite comme un chanteur guiderait ainsi sa conduite vocale. Fazil Say joue et donne avec fougue. La confidentialité, pas pour lui! D’une sincérité sans égal, tout comme sa nature généreuse, il ne retient pas la musique, et surtout pas par calcul ou stratégie, il n’est pas dans ce rapport humain avec son public. Du plaisir qu’il savoure en jouant, il fait une affaire collective, et l’orchestre n’a pas de mal à s’entendre avec lui dans cet heureux partage. Le piano et l’orchestre sonnent de conserve, avec verve et enthousiasme. Quel moment!

« Ne jamais renoncer », telle est la traduction de Never give up, le titre donné au concerto pour violoncelle de Fazil Say. Le pianiste-compositeur vient élargir son catalogue avec cette pièce de grande dimension, au thème on ne peut plus explicite et militant. D’une écriture fournie et inventive, ce concerto à la riche orchestration n’en est pas moins accessible, et immédiatement intelligible, appréhendable par l’oreille. De construction classique, en trois mouvements, dont le second est un adagio, les sonorités, le propos, l’utilisation du violoncelle sont beaucoup moins conventionnels. Le premier mouvement commence par des bruissements, des bribes sonores éparses, et évolue de façon organique vers une sorte de danse scandée que le violoncelle initie à l’orchestre après la longue plainte d’une mélodie semblant sans fin. Le deuxième mouvement très figuratif dépeint un paysage de désolation, de désespérance, où la violence brute des armes se fait entendre par les percussions, où le violoncelle soutient un long et fragile chant, dans un filet de son tendu admirablement par l’archet de Camille Thomas. Le finale s’éclaire de chants d’oiseaux et de bruits de sources, répond au premier mouvement par une danse de plus en plus effrénée, dans un regain vital porté haut par le jeu bondissant de la violoncelliste, dont on mesure l’aisance virtuose, faisant corps avec les scansions de l’orchestre, serrées, et l’euphorie des rythmes et des couleurs. Le succès est sans réserve, l’émotion à son comble, et cette jeune violoncelliste dans sa robe de soleil peut être fière aux côtés de Fazil Say. Ce soir-là, elle a magistralement servi le compositeur, son œuvre, mais aussi elle a fait honneur à son commanditaire, Bernard Magrez, dont l’Institut Culturel lui a également confié ce magnifique instrument de Ferdinand Gagliano datant de 1788.

Douglas Boyd-JBM-00374©Jean-Baptiste MillotAprès une telle première partie, on aurait pu légitimement s’inquiéter de l’intérêt de la seconde, paraissant un peu « light » avec une symphonie de Haydn inscrite sur le programme. C’eut été négliger le peps d’un orchestre qui sous la houlette de son chef sut donner une interprétation brillante et de très haute tenue de cette 86ème symphonie à la tonalité pimpante de ré majeur. Une formation idéale qui plus est pour ce répertoire. Saluons la direction de Douglas Boyd, précise, fine, nuancée, insufflant à l’œuvre clarté, esprit et humour, en plus de l’élégance. Ainsi Haydn n’eut pas à souffrir de son imposant voisinage, et son œuvre en quatre mouvements fut plus qu’une cerise sur le gâteau: le couronnement d’une soirée de lumière! Ci dessus : Douglas Boyd (© JB Millot).

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Compte-rendu critique, Théâtre des Champs-Élysées, mardi 3 avril 2018, Fazil Say, piano, Camille Thomas, violoncelle, Orchestre de Chambre de Paris, direction Douglas Boyd.

 

 

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