Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 26 novembre 2016. Rachmaninov, Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, Vasily Petrenko (direction), Alexandre Tharaud (piano).  

WEEK END RACHMA A LA PHILHARMONIE. Ce week-end à la Philharmonie de Paris, le pianiste Alexandre Tharaud propose un voyage musical autour de Sergueï Rachmaninov, à travers plusieurs concerts abordant l’ensemble du répertoire du compositeur russe (des pièces pour piano seul aux œuvres pour orchestre). Samedi 26 novembre, c’est le Concerto pour piano n°2 qui est au centre du programme, encadré par deux autres œuvres orchestrales : le poème symphonique Le Rocher et les Danses symphoniques. Le tout, interprété par Vasily Petrenko à la tête du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, dont il est le chef principal depuis dix ans maintenant.

Petrenko Kirill maestro chef orchestreLe concert commence de manière presque inattendue. Car plutôt que d’entrer tous ensemble sous les applaudissements du public, les musiciens s’installent progressivement sur scène, les uns après les autres. Et c’est dans le brouhaha ambiant de la salle, presque dans l’indifférence générale alors que les spectateurs vont et viennent entre les sièges, que chacun s’accorde et commence à s’échauffer. Chose curieuse et inhabituelle certes, à laquelle certains pourront reprocher le manque de solennité, mais finalement fort plaisante. Pouvoir observer les musiciens dans cet instant préparatoire et d’échauffement, ne manque pas d’intérêt : on plonge déjà dans l’univers du concert, alors que l’oreille se plait à reconnaître ici ou là, parmi les mises au point de dernières minutes, certains traits mélodiques des œuvres à venir. Enfin, tous les musiciens ayant investi la scène, les lumières diminuent, annonçant le début imminent du concert. Il ne manquait plus que le chef d’orchestre pour compléter le tableau, le seul finalement que les spectateurs auront pu applaudir à son entrée sur scène. Vasily Petrenko rejoint son pupitre, et c’est avec le poème symphonique Le Rocher que l’orchestre ouvre la soirée musicale.

Éclipsé par L’Île des morts, autre poème symphonique (et plus connu) du compositeur, Le Rocher est une œuvre rare qui mérite d’être découverte. La pièce débute dans une atmosphère inquiétante avec un thème confié aux cordes graves, comme émergeant des profondeurs, auxquelles viennent s’ajouter les trémolos discrets des violons. Mais bientôt, la pétillante flûte apparaît avec une mélodie virevoltante, tel le chant d’un oiseau espiègle, portée par un crescendo progressif donnant l’impression d’une nature qui s’éveille au lever du jour. Notre imagination se laisse emporter par l’orchestration chatoyante de Rachmaninov, ponctuée de délicates interventions de la harpe suggérant une fine pluie de gouttes d’eau, ou du triangle évoquant le scintillement du soleil. Ces moments de joyeuse insouciance alternent avec des passages plus agités, où cuivres et cordes graves imposent une atmosphère sombre et tourmentée. On visualise alors parfaitement l’énorme rocher aux milieux des éléments déchaînés. À son pupitre, c’est avec des gestes pleins de grâce, précis mais jamais brusques, que Vasily Petrenko dirige l’orchestre. L’ensemble est fluide, bien équilibré ; les musiciens (en particulier l’excellent premier flûtiste) nous emportent sans peine avec eux dans l’univers romantique du compositeur russe.

sergei-rachmaninov-russian-composer1Le concert se poursuit avec celui qui met à l’honneur Rachmaninov durant tout ce week-end : le pianiste Alexandre Tharaud. Il interprète ce soir le Concerto pour piano n°2, qu’il vient justement d’enregistrer avec le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, mais sous la direction de Alexander Vedernikov. L’œuvre débute par des accords joués au piano seul, d’abord doucement, puis montant en puissance et en tension jusqu’à l’entrée de l’orchestre. Alexandre Tharaud prend tout son temps pour placer ces accords, les laissant pleinement résonner, tel un carillon de cloches. On peut l’entendre souffler et frapper du pied alors qu’il plaque les derniers accords forte. Mais à l’instar du chef, ses gestes sont toujours délicats, ses mains courant sur le clavier avec grâce. Après l’introduction du piano, l’orchestre entame le thème principal. Dès lors, on comprend pourquoi ce concerto est sans doute le plus populaire de Rachmaninov : tout le lyrisme du compositeur est là. L’orchestre ne se borne pas au rôle d’accompagnateur, il dialogue réellement avec le soliste qui lui concède parfois le premier rôle. Par moment, on sent l’équilibre vaciller légèrement entre les deux protagonistes : Tharaud se laisse aller à quelques libertés de tempo que les musiciens n’arrivent pas toujours à suivre. Malgré tout, et gardant son cap, Petrenko reste attentif aux fluctuations de son soliste, et fait en sorte que l’orchestre ne le couvre jamais.
Après les élans romantiques du premier mouvement vient la mélodie paisible de l’Adagio, encore une fois donnée à l’orchestre avant de passer au soliste, soutenu par le son feutré des cordes.  L‘Allegro final retrouve toute la passion du premier mouvement, avec un second thème d’abord confié aux altos, peut-être l’un des plus beaux composés par Rachmaninov. L’œuvre se termine dans un final éblouissant d’effusions lyriques, le summum du romantisme tardif, et c’est main dans la main que chef et soliste recueillent les applaudissements enthousiastes du public conquis.
Alexandre Tharaud, ovationné, ne pouvait pas quitter la scène sans nous offrir un bis. Quoi de mieux que le Prélude en do dièse mineur extrait des Cinq morceaux de fantaisie toujours de Rachmaninov bien sûr ? Après une exécution parfaite de la pièce, Tharaud écoute presque religieusement l’ultime résonance du dernier accord avant de reposer ses mains, même si le public, moins patient, n’attend pas pour l’applaudir à nouveau chaleureusement.

Enfin, le concert se termine avec les Danses symphoniques. Composées en 1940, ces pièces font partie des dernières œuvres de Rachmaninov. Les harmonies y sont plus audacieuses, et l’instrumentation plus fournie, intégrant notamment un saxophone. Celui-ci se voit propulsé au rôle de soliste dans la première danse, uniquement accompagné par un contre-chant discret des bois, pendant tout le passage de la partie centrale. La deuxième danse, un Tempo di valse entrecoupé d’appels des trompettes en sourdine, rappelle la fameuse Valse de Ravel. Enfin, la dernière pièce nous emporte dans un univers contrasté, avec tantôt l’utilisation du motif du Dies Irae, tantôt un thème de la liturgie orthodoxe, le tout agrémenté de couleurs orchestrales aux accents hispaniques.

C’est donc un concert exceptionnel qui se termine avec ces Danses symphoniques. Les artistes, aussi bien l’orchestre que le pianiste, nous ont offert un moment musical de qualité. Et l’œuvre symphonique de Rachmaninov, pleine d’élans et de passion, méritait bien qu’on lui consacre une soirée. À découvrir et re-découvrir sans modération !

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Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez, le 26 novembre 2016. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Le Rocher op. 7, Concerto pour piano et orchestre n° 2 en ut mineur op. 18, Danses symphoniques op. 45. Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, Vasily Petrenko (direction), Alexandre Tharaud (piano).

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