Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov.  

SOKOLOV thumbnail_Grigori-Sokolov_scale_762_366Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov. Un récital de Grigory Sokolov est toujours un événement exceptionnel vers lequel le public se presse, et celui de l’Auditorium de Lyon – plein à craquer ce soir – ne pas fait exception. Avec le pianiste russe, le rituel est immuable : à pas courts et rapides, la masse imposante de ce géant du piano apparaît abruptement derrière une porte entrebâillée, et glisse droit vers son piano. Une courte révérence vers le public, la mine invariablement impassible, il s’assied alors promptement à son piano, et sans attendre, frappe le clavier.

Immédiatement, le miracle opère. En quelques secondes, il envoûte, il captive, il subjugue son auditoire ; d’autant qu’avec Ludwig van Beethoven, et la Sonate N°3 en ut majeur qu’il interprète en premier, il est en terrain conquis. Pas à pas, le public ne peut que suivre, happé et fasciné, le pianiste dans son parcours. Sokolov donne à entendre son incroyable force en la contrastant avec des caresses impalpables du clavier. La symphonie, l’éclat rythmiques des œuvres orchestrales de Beethoven ne sont pourtant jamais bien loin. Dans l’Adagio, Sokolov nous plonge dans un mystère, que même son toucher céleste du clavier ne parvient pas à dévoiler. Puis éclate l’Allegro final, où, dans des fulgurances inouïes, Sokolov multiplie les sonorités brillantes. Et ces notes, qui soudain se mettent à galoper vertigineusement, semblent ne jamais vouloir suspendre le discours. Il enchaîne aussitôt avec les Onze Bagatelles op 119, dont le russe nous donne une interprétation qui se caractérise avant tout par l’évidence du style et le naturel des phrasés. A aucun moment nous pouvons nous dire qu’on pourrait faire ça mieux ou autrement, non, cela s’impose toujours comme étant « évident » : fausse évidence, bien sûr, puisque d’autres choix sont forcément possibles, mais c’est bien là la qualité intrinsèque d’une interprétation que de s’imposer à l’instant T comme étant la bonne, celle qui coule de source. Rien ne manque donc à l’appel, ni la douceur du toucher, ni la « force de frappe » ; les tempi retenus, toujours excellents, permettent à chaque Bagatelle de s’épanouir tout en variant l’expression entre chacune d’elles, avec une couleur de piano toujours fascinante. Et à la surprise du dernier accord, suit le silence encore plein de sa formidable interprétation. Alors fusent les applaudissements que l’artiste, se pressant vers les coulisses, semble vouloir ne pas remarquer, comme indifférent à ce jugement…

En seconde partie, le talent et la profondeur de Sokolov sont tout aussi parfaitement en situation dans les fameux Quatre Impromptus op 142 de Franz Schubert. Le texte se déroule avec intelligence, et surtout il n’y ici aucune fausse sentimentalité : le pianiste adopte un tempo régulier sans alanguir les variations de tonalités. Le piano est superbement coloré et Sokolov varie les parties comme s’il s’agissait d’un quatuor à cordes. Mais bien évidemment, c’est l’incontournable et populaire 3ème Impromptu qui emporte tous les suffrages, d’autant plus que l’artiste l’aborde avec la légèreté d’un touché perlé qui démontre, une fois encore, l’art qui s’épanouit au bout de ses doigts. Des doigts magiques conduits par le reste de son corps, capable d’imprimer aussi une puissance phénoménale à son jeu.

Le contrat rempli, l’artiste laisse enfin retomber les bras, sans que toutefois son visage marque le moindre relâchement ; sous les applaudissements et bravos enthousiastes, toujours pas l’ombre d’un sourire…. Il reviendra cependant… six fois (!), pour six bis servis comme un dessert à ce public conquis (on le serait à moins) et gourmand, notamment pour délivrer une « Entrée des Sauvages » de Rameau pris avec vélocité toute démoniaque !

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Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov. Illustration (DR)

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