Compte rendu, concert. Dijon, le 29 mars 2018. R Strauss, Brahms … D Grimal / Les Dissonances.

Richard Strauss, un "génie contesté"Compte rendu, concert. Dijon, Opéra, auditorium, le 29 mars 2018. Richard Strauss, Berg et Brahms par David Grimal et les Dissonances. Avant Le Havre, la Cité de la Musique et Caen, Dijon inaugure ce superbe programme, centré sur le Concerto pour violon « à la mémoire d’un ange », de Berg, et propre à satisfaire le plus large public. Peu après la soirée dédiée à Richard Strauss par Jos van Immerseel (lire notre critique mitigée, du concert à Dijon, le 24 mars dernier), c’est un plaisir renouvelé que d’écouter la suite du Chevalier à la rose,  achevée 35 ans après la création de son opéra le plus célèbre, précédée de plusieurs tentatives, un peu comme Prokofiev pour ses suites de ballets. Les motifs empruntés à chacun des actes sont refondus dans une unité formelle, toujours dominée par la valse, mais où l’on retrouve tel ou tel ensemble, et  le rappel de certains personnages caractériséspar l’orchestre. On sait quel peintre fut Richard Strauss, usant de la palette la plus riche, la plus profonde comme la plus subtile, avec une écriture raffinée, soucieuse de chacun des timbres instrumentaux, fluide et claire.

Le jeu des Dissonances emporte l’adhésion, flamboyant, comme empreint de ce parfum nostalgique et frivole d’une Vienne idéalisée, à tout jamais disparue. Le bonheur des musiciens est flagrant et communicatif. Ils sont superbes, collectivement comme dans leurs soli (hautbois, clarinette cor…), la tendresse, la sensualité, l’ivresse comme la confidence sont illustrées avec maestria. Bravo !

DISSONANCES GRIMAL DIJON critique par classiquenews concert opera review 0d1496Le chant, humain ou instrumental, fut une des voies permettant la diffusion des œuvres novatrices. Les auditeurs familiers du concert classique, qui réprouvaient le dodécaphonisme, l’atonalité et tout ce qui dérangeait leur confort d’écoute, ont de ce fait rapidement adopté le Concerto pour violon « A la mémoire d’un ange». Rapidement érigée en classique (« du XXè siècle »), cette oeuvre, illustrée par les plus grands dès sa création en 1936, par-delà sa dédicace à Manon – disparue à 18 ans, dont le compositeur était épris – constitue un surprenant chef d’œuvre, redoutable, pour le soliste, évidemment, mais aussi pour les instrumentistes dont la seule direction réside dans de discrets mouvements de l’avant-bras droit du premier violon solo. David Grimal est magnifique d’aisance et de concentration, son instrument nous ravit par son élégance, sa virtuosité ; une expression toujours juste. Le soliste se joue de la prodigieuse difficulté de sa partie et lui confère une force peu commune.  On est partagé entre l’émotion, la gratitude et l’admiration pour la performance que représente la réalisation d’un ouvrage si subtil par une formation sans chef.  Le choral de l’adagio final nous étreint en cette avant-veille de Pâques.

Brahms johannes concertos pianos orchestre par adam laloum nelson freire critique annonce par classiquenewsLes Dissonances ont inscrit la 4ème Symphonie de Brahms à leur répertoire depuis plusieurs années, et on a en mémoire leur magnifique enregistrement, couplé au Concerto pour violon. Monument du répertoire symphonique, elle mit longtemps à s’imposer en France, où l’on ne retenait au mieux que ce concerto et les danses hongroises. Elle résume tout l’art et la science d’un compositeur dont la maîtrise est absolue. Au moment où le romantisme s’affadit, prend la pose et se boursoufle, la sincérité du message, sa force expressive,  sa chaleur… prennent la forme la plus admirable, dans l’organisation du discours comme dans le moindre détail. L’orchestre parle d’une voix, qui se colore en fonction du propos, ce qui fit longtemps considérer Brahms comme lourd, indigeste, germanique pour tout dire, à une époque où les antagonismes nationalistes imprégnaient la société.

Ces temps sont révolus, au moins pour ce qui relève du goût.
Le premier mouvement surprend. Alors que l’ensemble nous a presque toujours conduit au plus haut niveau, on relève quelques imprécisions dans les attaques, une dynamique dont l’esprit semble absent. Les suivants confirment cette impression et la conviction n’est pas là. Où sont le mystère, la poésie, la mélancolie de l’andante moderato ? La fébrilité s’est substituée à la joie du troisième mouvement. Si l’essentiel est là, il y a beaucoup de gris dans certains passages, les plans sonores (remarquables dans leur enregistrement) sont ici beaucoup moins lisibles. Les cuivres du finale sont frustes, semblent incapables d’émettre des sons dans une nuance inférieure à mf ou p.
Si le choix de jouer sur instruments contemporains de l’œuvre est maintenu, cette interprétation refuse l’effectif  réduit, identique à celui de la création. Or, la quatrième est une symphonie dont certains passages relèvent davantage de la sérénade que de l’écriture post-beethovénienne. On s’interroge sur les raisons de cette – relative – déception : concentration du travail sur l’œuvre nouvelle (concerto de Berg) ? Routine ? Renouvellement des musiciens ? Cette réserve traduirait-elle les limites actuelles de l’orchestre, et du pari fou de jouer ce répertoire sans chef ? Dans tous les cas, on mesure le chemin parcouru par cet extraordinaire formation, dont les débuts avaient suscité le scepticisme de certains commentateurs, alors que les programmes étaient plus chambristes que symphoniques. Maintenant, les grands chefs-d’œuvre du XIX et du XXe siècle, avec la complexité d’écriture afférente, sont inscrits à leur répertoire, et leur jeu s’est hissé au niveau des formations les plus réputées.

———————————

Compte rendu, concert. Dijon, Opéra, auditorium, le 29 mars 2018. Richard Strauss, Berg et Brahms par David Grimal et les Dissonances. Crédit photographique © DR

Comments are closed.