Compte rendu, récital, Dijon, le 24 mars 2018. R. Strauss… Suh / Anima Eterna/ van Immerseel.

strauss richardCompte rendu, récital, Dijon, Opéra, Auditorium, le 24 mars 2018. Richard Strauss : Le Bourgeois gentilhomme, suite, Quatre derniers lieder, Till Eulenspiegel, et quatre lieder orchestrés. Yeree Suh / Anima Eterna Brugge / Jos van Immerseel. « Des raisons d’aimer Strauss ? » interrogeait Dominique Jameux, il y a plus de trente ans, après le « Aimez-vous Brahms ? » de Françoise Sagan. En cette semaine où la commémoration du centenaire de la disparition de Debussy confine à une dévotion convenue, programmer Richard Strauss, son contemporain brocardé, qui lui survivra plus de trente ans, relève d’une certaine audace. Chacune des parties du concert s’ouvre sur une pièce symphonique et se poursuit avec quatre lieder avec orchestre.

Aimez-vous Strauss ?

Pour ce qui concerne la première, quoi de plus différent, sinon opposé, que la suite du Bourgeois gentilhomme, de trente ans antérieure, et le testament vocal et orchestral du compositeur ? L’instrument de Strauss, c’est l’orchestre : sa palette est la plus riche, la plus profonde, la plus raffinée et subtile. Virtuose à souhait, flamboyant comme chambriste, Musica Eterna en fait la démonstration dès ces huit mouvements empruntés à la comédie librement adaptée de Molière, créée en 1918. L’écriture délibérément humoristique fleure bon le pastiche. Les citations sont nombreuses, dont le célèbre menuet. Manifestement Richard Strauss s’amuse et nous fait partager son divertissement, avec une écriture particulièrement soignée. Le chef et les musiciens sont pleinement animés de cet esprit et la partition abonde en clins d’œil. Chaque soliste s’y révèle excellent, du hautbois et de son sourire alangui du début, au trombone, au cor et au piano, puisque l’orchestre y fait appel. C’est ravissant, du début à la fin, et l’on regrette que la comédie avec ballets soit quelque peu tombée dans l’oubli.
Les qualités sont également présentes dans l’autre œuvre symphonique, Till Eulenspiegel, qui ouvre la seconde partie. Flamboyante, la partition nous vaut un orchestre bondissant, impérieux, violent, tendre ou coquin, toujours coloré. Quelle plus belle démonstration de virtuosité d’écriture orchestrale ? Till Eulenspiegel n’a pas pris une ride. Les solistes, fréquemment sollicités s’y montrent irréprochables, ayant pleinement intégré l’esprit du poème symphonique et de son héros.
Hélas, la grande formation requise par les Quatre derniers lieder, déçoit à plus d’un titre. La merveilleuse orchestration d’un Strauss octogénaire qui signe son testament ne doit pas faire illusion. Si chatoyant, profond, subtil que soit l’orchestre, il est au service de la voix, du poème, de la phrase et du mot. Or, ce soir, Jos van Immerseel, semble se soucier uniquement de ses instrumentistes. Le lyrisme, la conduite et le soutien des parties, les équilibres à ménager sont très en-deçà des attentes : la direction réduite à une battue sèche, l’absence de ligne, d’écoute, de galbe des phrasés nous privent d’un bonheur parfait. Où sont la rondeur,  la plénitude, liée à ces nappes sonores qui se superposent et se mêlent ? Le cycle est suffisamment connu pour faire l’économie de sa description : De « Frühling » [printemps] à « Abendrot » [crépuscule], c’est un regard nostalgique et fort que le vieillard nous confie, à l’apogée de sa maîtrise musicale. L’introduction de Frühling déçoit, l’entrée de la soliste, redoutable, dans le registre grave, est couverte par un orchestre livré à lui-même. Le chef semble indifférent au chant, concentré sur sa partition qu’il ne quitte pas des yeux, se contentant d’une battue sèche. Où sont la poésie, la rêverie sensuelle sinon dans le chant de Yeree Suh, et dans les interventions des solistes instrumentaux ? Avec « September », le déclin est amorcé… « Langsam tut er die müdgewordenen Augen zu » [Lentement il ferme ses yeux devenus fatigués]. La voix s’étire, admirable de soutien et nous vaut de splendides couleurs. Dernier lied sur un poème de Hermann Hesse, « Beim Schlafengehen » [en s’endormant], la nuit a gagné, la berceuse enroule la voix et la partie de violon solo, jusqu’au merveilleux point d’orgue, scintillant, ici parfaitement réussi.  Eichendorff pour conclure magnifiquement : « Im Abendrot » . La sérénité confiante, l’abandon progressif, et le lent postlude, qui commente « ist dies etwas der Tod ? » [peut-être est-ce cela la mort ?] nous étreignent.
Quatre autres lieder, jalonnant le début de sa carrière, vont clore la soirée avant un remarquable bis. Tous ont été orchestrés, ou ont vu leur orchestration achevée par Strauss. Ainsi passe-t-on de l’intimité du salon à la salle de concert, sans que leur contenu poétique soit altéré. Poésie simple, « Die heiligen drei Könige » [les rois mages], de 1906, nous renvoie à l’émerveillement de l’enfance au moment de Noël. La transparence de l’orchestre, ses timbres forment enfin  l’écrin idéal au chant, frais, pur, avec ses phrasés exemplaires. Las, la félicité de la forêt [« Waldseligkeit »], si chère aux romantiques, nous fait retrouver un orchestre épais, trop sonore pour l’émotion sensible de la voix. Alors que son expression rejoint parfois celle des Quatre derniers lieder, les mêmes carences orchestrales sont à déplorer. Evidemment, la berceuse célèbre [« Wiegenlied »] réjouit le public, avec des qualités indéniables. Avec « Zueignung » [dédicace], de 1885, nous renouons avec le post-romantisme des débuts du jeune Strauss. Toute la palette expressive est sollicitée, et magnifiquement illustrée par la voix de Yeree Suh. La soprano coréenne se montre sous son meilleur jour dans ce répertoire, dont elle n’est pas vraiment familière, malgré sa fréquentation assidue de Schubert. La voix prend toutes les couleurs attendues, égale dans tous les registres. Le soutien, le modelé des phrases, l’intelligence du texte forcent l’admiration. Nous tenons là une interprète d’exception, que l’on attend de réécouter avec une direction plus appropriée.

——————————

Compte rendu, récital, Dijon, Opéra, Auditorium, le 24 mars 2018. Richard Strauss : Le Bourgeois gentilhomme, suite, Quatre derniers lieder, Till Eulenspiegel, et quatre lieder orchestrés. Yeree Suh / Anima Eterna Brugge / Jos van Immerseel. Crédit photographique : © DR

Comments are closed.