Compte-rendu : Berrias-Jalès (07), le 10 juillet 2013. Cordes en ballade, 15e édition. Concert du Quatuor Akilone : Haydn, Mendelssohn, Paulet.

Vincent PauletC’est la quinzième édition d’un festival au début d’un été qui en est encore à sa préparation de climat…Le Quatuor Debussy, initiateur de cette quinzaine ardéchoise, y organise des concerts – auxquels il participe, selon des formules originales, ainsi avec la compagnie marionnettites Emilie Valentin –, où le jazz n’est pas oublié. Et trois Quatuors – « Nouveaux Talents » – travaillent avec le compositeur Vincent Paulet : à Jalès, on y a écouté les « Akilone », qui jouent son 2nd quatuor, en même temps que Haydn et Mendelssohn. 

 

Garrigues et rive droite du Rhône

 

Il y des festivals de (re) diffusion et de grande (re) distribution qui pratiquent, à la plus grande joie du public, le concert parfois obtenu clé en mains. Et puis ceux qui, sans négliger les attentes du spectateur, oeuvrent en amont ou dans la coulisse pédagogique pour un partage et une transmission des savoirs. Ainsi en va-t-il, au début habituellement brûlant de l’été ardéchois, d’un Cordes en Ballade que le Quatuor lyonnais Debussy a implanté voici quinze ans entre rive droite du Rhône, garrigues et montagne vivaraises. Les Debussy – et tout particulièrement leur « premier »-fondateur, Christophe Collette, qui pratique cela en virtuose, avec un plaisir non dissimulé – aiment ne pas garder pour leur carrière d’ailleurs prestigieuse (une vingtaine de c.d.) une culture musicienne que leur Académie d’été dispense alors largement. Parmi les heureux bénéficiaires chambristes, des « niveau supérieur » sont admis à l’honneur de donner concert(s). Voire même, « nouveaux talents » en dialogue, de travailler avec un compositeur en résidence, ici Vincent Paulet, qui confie à trois groupes son œuvre de quatuor à cordes. C’est le même esprit qui inspire les invités de la session, en particulier deux étoiles du firmament baroque, la violoniste Hélène Schmitt et la violoncelliste Ophélie Gaillard, ou le Quatuor Arranoa, porteur de la musique russe. Le « terrain » est aussi très présent, dans les stages ou associé à l’activité des concerts.

Une salle voûtée du XIIe

C’est à la Croisée de Jalès – le plus à l’ouest du territoire « en ballade »- qu’on aura pu écouter les Akilone. Jalès, c’est le souvenir contre-révolutionnaire d’un soulèvement monarchiste et vieux catholique contre les Jacobins, dont les armées ne tardèrent pas à les réduire. Et en termes de patrimoine médiéval, une Commanderie de Templiers dont subsiste une salle du XIIe, sévèrement voûtée en berceau de pierre grise et peut accueillir des concerts d’acoustique impressionnante et intime à la fois : une Association fait visiter, organise là des conférences pendant l’été, et un mini-festival d’été, qui justement accueille les Akilone et 4 autres concerts, dont 3 de jazz. Les 4 jeunes instrumentistes d’Akilone se sont rencontrées au CNSM de Paris ; à l’instar de leurs collègues Suédoises de Sjöströmska (un hommage au réalisateur de la Charrette Fantôme, qui fut aussi l’inoubliable Pr Borg dan les Fraises Sauvages de Bergman), et de ceux du Wassily (en parité féminin-masculin), les Akilone partagent les Quatuors de V.Paulet. A elles revient la 2nde de ces œuvres, une partition déjà ancienne – 1994- qui fut créée par les cousins lyonnais un peu aînés des Debussy, les Ravel. Et tandis que gronde encore l’ultime orage de cette semaine qui en vit ici de superbes, des propos d’avant-concert permettent au compositeur, modeste et précis, d’expliquer avec « ses » instrumentistes les grandes lignes d’une partition à structure « classique » (6 mouvements délimités), qui use de procédés d’écriture moderniste (pizz-Bartok, micro-intervalles, sons harmoniques).

Un romantisme de haute inspiration

V.Paulet est assez jeune – bientôt la cap de la cinquantaine – pour n’avoir pas eu à se démarquer du post-sérialisme dominateur, et assez fin autant que rigoureux pour dédaigner tout formalisme paresseusement néo-tonalo-romantico-on-ne-sait-quoi.Ou s’il y a chez lui romantisme, ce serait l’écho du XIXe germanique (la poétique et la musicale), selon aussi la continuité d’un langage de haute tradition française, « de Franck à Dutilleux via Fauré ». Les Akilone, dans le concert, font précéder son « 2nd » d’un Haydn délicieusement plaisantin et plaisant, op.33/2) où l’humoriste serviteur des Esterhazy a logé en Intermezzo quelques glissandi et miaulements de chat joueur. Mais en 1er, 2e et 4e mouvements, quelles beautés : le thème d’un allegro qui donne la sens ation de partir sur la route, le recueillement d’un largo – on ne sait jamais chez « Papa Josef (le Pieux) » quand prédominent la religion d’une prière et l’humeur noire du Sturm und Drang . Quatre coups de fouet hachent alors le récit intense, en écho de l’orage qui pourtant consent à s’éloigner et rappellent un paysage violent du sentiment que le crépuscule viendra bientôt apaiser…

Une simple « forme d’études » ?

Puis donc Vincent Paulet, qui dans le respect de la tradition française a « camouflé » sous un titre couleur muraille anti-expressive (« en forme d’études ») sa démarche qui ainsi prolonge Chopin et Debussy. Mais dans ces six mouvements d’inégale longueur on croise des phases d’intensité, des stries de véhémence, des jeux violents ou d’élégance détachée. N’est-ce pas pour mieux conduire à l’admiration devant des « lenteurs » de temps suspendu, d‘accès au mystère (justement, les micro-intervalles et le songe de l’ « arco »…), des carillons glissés, des soupirs chuintés, une esquisse de choral, un jardin nocturne à la Bartok. Ainsi va-t-on s’interrogeant sur les paradoxes, en cette partition apparemment très objectivée, sans émotion revendiquée, sur ce qui en serait un centre spirituel. En tout cas, noble ouverture vers ce qui va donner toute sa plénitude au son chaleureux, unanime, parfois tendu – fût-ce vers le chant éperdu de chacune, en moments privilégiés qui pourtant ne sauraient nier la démarche commune vers la beauté -, parfois s’apaisant, et qui se répercute si bien sous la voûte de Jalès, comme si le Quatuor cherchait l’issue et en même temps redoutait de la trouver trop vite.

La douleur de Félix l’Heureux

Cette œuvre, audiblement très chère aux Akilone (en italien, le vent du nord inspirateur,et le cerf-volant, symbole de liberté) est passerelle entre la jeunesse d’un compositeur de 17 ans (pas loin d’elles, en somme !) et ce qu’il trouvera dans le déchirement de la séparation mortelle, deux décennies plus tard : cet op.13, pré-écho d’un ultime op.83, dit le désarroi – esthétique seulement ? on en doute – que ressent Mendelssohn à la mort de Beethoven, et dont la dimension métaphysique se vivra quand brutalement la sœur bien-aimée, Fanny, disparaîtra, si peu de temps avant son mentor Félix…L’In Memoriam qu’est déjà si pleinement cet op.13, les Akilone en ont saisi le tempo intérieur, presque effaré devant le Poursuivant d’une chevauchée qui joint ici Félix à Beethoven et plus encore à Schubert. Même lorsque viennent les elfes, après la valse triste de l’Intermezzo ou dans le 1er mouvement, on comprend que ces créatures sans corps, que Mendelssohn a souvent , convoquées, sont peut-être ses compagnons si impalpables et rapides pour fuir la minéralité du monde….Au paradoxalement calmé de l’adagio – pourtant suivi de plus ardente déploration – succède un terrible finale, parcouru de tremolos tragiques, course à la mort et mélange de 15e Quatuor et de Erlkönig, clôturant cette œuvre dont on saisit mal qu’elle ne figure pas au panthéon de tout le romantisme et où la « forme en arche » se sublime, citant l’initial lied qui l’armature et ne cesse de nous parler du Temps.

Dali ?

Il est étonnant que nos si jeunes Akilone la saisissent encore mieux que la légèreté de « conversation » dans l’op.33 de Haydn. Que l’on mémorise le nom de ces ardentes artistes : les violonistes Elise De Bendelac et Emeline Concé , l’altiste Louise Desjardins, la violoncelliste Lucie Mercat. Elles vont en Italie, dans des festivals français, ont un joli projet de théâtre musical autour des œuvres de Salvador Dali. On leur souhaite des enregistrements (tiens, Mendelssohn ?). Et de ne pas se séparer comme dans leur charmant bis, coda de quatuor qui joue à la Symphonie «Surprise », concluant gaiement leur parcours inspiré.

Festival Cordes en ballade. Croisée de Jalès (07), mercredi 10 juillet 2013. Quatuor Akilone : J.Haydn (1732-1809), op.33 n°2 ; F.Mendelssohn (1809-1847), op.13 ; V.Paulet (né en 1964), 2e Quatuor.

Illustration : Vincent Paulet (DR)

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