Clara Rico Osés: L’Espagne vue de France… à travers les ballets de cour du XVIIe siècle(Editions Papillon)

Livres, critique, compte rendu
Clara Rico Osés
L’Espagne vue de France à travers les ballets de cour du XVIIe siècle
(Editions Papillon)

Malgré la fierté et l’orgueil des Français, soucieux d’imposer à toute l’Europe, l’emblème et la spécificité de leur style, il y a bien eu une passion espagnole, sensible dès le XVIème siècle. Le théâtre de Molière (entrée des Espagnols par exemple dans le Bourgeois Gentilhomme) n’est donc pas une fantaisie de l’artiste, mais le miroir d’un genre élevé bientôt en particularité poétique. C’est là le sujet central du nouveau livre des éditions Papillon.

La France à l’heure espagnole

L’essor du ballet de Cour, véritable manifeste esthétique et politique de la monarchie française témoigne d’un genre incontournable qui éclaire aussi les relations entre les Bourbons et les Habsbourg, toujours en compétition pour la suprématie européenne. L’auteur s’appuie sur plusieurs sources documentaires particulièrement riches et éclairantes: les journaux de voyages des mémorialistes et les rapports et correspondances des ambassadeurs français en Espagne.
Le regard des Français est d’autant plus subjectifs qu’il s’agit le plus souvent de parodier les usages ibériques d’une manière critique souvent très défavorable voire caricaturale. Pourtant en dépit de cette déformation systématique, les personnages espagnols des ballets sous Louis XIII et sous Louis XIV ne manquent jamais de … tempérament ni de panache, ingrédients nécessaires à l’impact dramatique des spectacles présentés, jusque dans les comédies de Molière.
C’est ainsi une Espagne mal aimée et minutieusement épinglée jusque dans ses moindres travers qui paraît dans nombre de ballets officiels. L’auteur analyse en particulier les formes poétiques et artistiques françaises, de 1610 à 1674, soit de la mort de Henri IV à l’année du départ des comédiens espagnols, présent à la Cour française depuis… 1660, et celle de la fin du ballet de Cour avec la création du premier opéra, Cadmus et Hermione de Lully(1673). C’est que le rapprochement des familles avec le mariage de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, puis de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche, ne suscite pas les fruits escomptés, entre réconciliations et alliances. C’est que dans les esprits populaires, l’Espagne honnie à laquelle sont repris nombre de territoires pendant la guerre de Trente Ans, reste une idée forte, cultivée par les innombrables gravures anti espagnoles (d’ailleurs toutes reproduites et commentées dans le présent ouvrage).
L’auteure compare les livrets des ballets avec les chroniques historiques du temps et la réalité des faits politiques entre les deux nations; elle remonte son enquête à l’heure du ballet d’Henri IV (Ballet de Madame de Rohan (1593); puis au ballet de Madame (1615), le Grand ballet de la reine représentant le soleil (1621) où la volonté de renforcer artistiquement une mystique monarchique spécifiquement française ne peut se réaliser que par dénégation de l’ennemi juré, l’Espagne (Anne d’Autriche y exprime clairement sa soumission à la France et ses représentants : elle abandonne alors toutes les dames de sa suite espagnole).
Le texte admirablement illustré parcourt tous les ballets importants en précisant pour chacun, les références du livret aux événements réels et la place comme le sens des figures espagnoles dans la dramaturgie du spectacle: Ballet de la félicité (1638), surtout Ballet de la prospérité des armes de France (partition et chorégraphie majeure en 5 actes selon le canon cornélien, qui créé en 1641, est une commande de Richelieu): l’arrogance du Capitan y est enfin défaite, comme sur le front des événements historiques, la France domine clairement l’Espagne. Les ballets des années 1650 accompagnent la fin de la guerre, fixée par la paix des Pyrénées de 1659 qui scelle aussi le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche, fille de Philippe IV: le ballet de l’impatience (1661) en témoigne.
En plus de l’évolution des ballets de cour au regard des événements politiques et diplomatiques entre les deux nations conquérantes et ambitieuses, le texte tente avec réussite, l’établissement d’une nomenclature des éléments spécifiques aux personnages espagnols, présents dans ballets et comédies français: soif de l’or, arrogance, rodomontades et Capitan Matamore, picaresque et burlesque, … C’est aussi une très fine évocation des composantes culturelles du goût pour l’Espagne dont l’hégémonie pendant les règnes de Charles V et Philippe II, a irrésistiblement imposé l’idée d’une grande civilisation. Texte original et très complet dont l’un des nombreux apports précise la richesse poétique des Ballets de cour.


Clara Rico Osés : L’Espagne vue de France à travers les ballets de cour du XVIIe siècle
. Collection : Mélophiles, n° 26. Editions Papillon. ISBN : 978-2-940310-41-8. Prix : 36.00 € / 236.14 F

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