CD. Révolution ! chroniques révolutionnaires de 1830, 1848, 1871 (Les Lunaisiens, 2011, 1 cd Paraty productions)

lunaisiens revolutions 1830 1848 1871 druet novelli marzorati PARATYCD. Révolution ! chroniques révolutionnaires de 1830, 1848, 1871 (Les Lunaisiens, 2011, 1 cd Paraty productions). Pour les lunaisiens, le XIXè est le temps des barricades. Les forçats de la faim, les damnés de la terre… s’expriment ici librement avec virulence et musicalité : ” Du passé faisons table rase… le monde va changer de base; nous ne sommes rien, soyons tout ! “.  D’emblée le ton est donné : ce récital milite du côté des visionnaires révolutionnaires, rebelles au système, militants de la liberté pour une lutte finale qui voudrait abolir toute tyrannie pour le bien publique. Après un manifeste parlé, et l’hymne fraternel fédérateur (l’Internationale de 1888), Arnaud Marzorati et ses complices des Lunaisiens nous offrent une superbe plongée dans les origines des mouvements contestataires et mordants de l’Europe romantique : 1830, 1848, 1871… Les 3 glorieuses, les barricades de février et juin 1830 puis rien moins que la Commune (dont la Semaine sanglante de 1871  et le temps de cerises de 1868 signés Jean-Baptiste Clément conserve et diffuse la verve rocailleuse)… sans omettre la révolte des Canuts de 1831, ni l’insurrection de juin 1832 (drame de la rue Transnonain, illustrée par Daumier entre autres), esquissent une autre histoire, celles des petites gens, misérables, affamées qui sont prêts à prendre les armes et faire étinceler la poudre. Dès lors, la fameuse Lettre de la Périchole (Offenbach, 1868) prend une saveur décuplée : le cri du ventre explique bien des choix de vie… En exhumant plusieurs chansons de mélodistes et chansonniers connus (Pierre Dupont, Gustave Leroy, Paul Burani et son fameux Sir de Fisch-Ton-kan de 1870), surtout Quel est le fou, paroles d’eugène Pottier de 1849, les interprètes soulignent combien tout ce patrimoine musical épingle la folie des hommes, la dérision des fronts révolutionnaires pourtant légitimes… les chants glorieux pleins d’espérance et le cri des victimes sacrifiées. A quoi servent tant de corps morts et de sang versé ? C’est une forme de prière allusive pour l’intelligence du genre humain où les hommes de bonne volonté se frottent toujours à leurs bourreaux mais espèrent toujours l’avènement d’un monde meilleur. L’ironie et le cynisme vont bon train dans l’ultime Marseillaise des Requins, paroles de Gaston Couté de 1911 : les révoltés sont les soldats dérisoires des financiers requins ! discernement étonnamment moderne. Programme mordant percutant où le piano de salon fréquente l’orgue de barbarie de la rue, militante et remontée.

Par la voix du baryton Marzorati, le cri de la révolte, c’est le cri des affamés : il faut du pain (” car c’est le cri de la nature” s’exclame la vox populi, en sa hargne irrépressible, plage 3), cependant qu’en une prière à deux voix (Isabelle Druet et Jean-François Novelli murmuré diseurs hors pair : preuve que la violence des mots peut aussi être projeté sur le ton d’une berceuse cynique et poétique) : recueillement sur les victimes sacrifiées (le vieux drapeau de 1820, paroles du génie inspiré Béranger auquel Arnaud Marzorati a dédié précédemment un superbe cd).

marzorati arnaud lunaisiens revolution cd paratyLa présence de l’orgue de barbarie (soliste : Antoine Bitran) réalise ensuite un superbe enchaînement d’une grâce et volubilité insouciantes : valse-minute de Chopin (plage 5) : c’est une référence couleur local d’un Paris raffiné mais aussi grivois qui aime la satire et la parodie des oeuvres chastes et nobles… de salon, transcrites pour les pavés de la rue. Le second degré va ainsi bon train tout au long de ce programme à la sélection si délectable. Plus affirmatives comme inspirées par la volonté des barricades, les chansons qui suivent ; les révoltés sont des républicains et des patriotes et des fervents : “Dieu, honneur, famille, patrie : tout est là”,  chante Druet, Marianne invocatoire qui insiste : ” travaille, aime et prie “, telles les activités d’une nouvelle société (plage 6). De son côté, un Jean-François  Novelli, faussement fervent, prend la défense des cocos (plage 7). Puis, on aime la gouaille presque haineuse, des femmes révoltées, – les plus redoutables (plage 8) : patience usée, debout les vésuviennes sur l’air de la Marseillaise entonnée a cappella… crient leur hargne à peine canalisée : “tremblez maris jaloux, respect aux cotillons”. Contrastant avec ces amazones belliqueuses, un type de héros plus raffiné se dresse : voici l’élégance et le lyrisme du ténor ardent, héroïque pour le peuple libertaire : ” Armes ton vieux fusil” se soucie des héros italiens (Garibaldi, 1859) dressés contre l’Autriche et ses bourreaux…  (plage 10).
Le front des révoltes ne va pas sans son flot de victimes, ainsi ” Le bal et la guillotine ” (Gustave Leroy, 1849, plage 11) : “… à l’Elysée, on dansera ce soir…” devient valse marche parodie : où l’espérance des insurgés est brisée nette par une exécution brute et collective (le verbe cynique de Druet est parfait).  D’ailleurs, enchaîné à l’orgue, c’est la (danse) macabre qui pointe son ironie funèbre : la parodie se fait barbarie : sur la mélodie de la Danse Macabre de Saint Saens, – musique savante et chanson rangaine se révèlent très proches : grâce au baryton suggestif d’une subtilité perverse du hableur Marzorati : la diction se fait superbe et panache en une déclamation astucieuse et crapuleuse… : projetant sarcasmes amusés et diableries cocasses, au parlé chanté fabuleusement enchanté et déconcertant :” Oh la belle nuit pour le pauvre, et vive la mort…”. Car il n’est d’égalité que … devant la mort. C’est la grande faucheuse, la vraie gagnante. Magistrale leçon de réalisme (plage 12).
Réalisme, satire, cynisme et surtout humanité voire compassion pour les victimes de la liberté : “Quand viendra t elle?” (paroles d’Eugène Pottier, 1871). Le ton est aux regrets, à l’attente inquiète et recueillie du soldat transi… : le chœur recueilli, pudique, respectueux des deux hommes répond au questionnement d’Isabelle Druet qui fait siennes l’implacable et terrifiante condition de l’homme chair à canon, ou bête à abattre (plage 13).

La verve savoureuse de ces trois diseurs inspirés, et subtils expriment toute l’humanité bouleversante des révoltés de l’Histoire : héros ou victimes ? en leurs chants de gloire et leurs cris de mort… ( la double vision revient à Alphonse de Lamartine). Originalité, drame du chanté / parlé, justesse des enchaînements, … ce programme ardent fervent ressuscite le courage et la flamme de Gavroche et de Garibaldi ! Aux barricades !

Révolution ! Chant de gloire et cri de mort, chroniques révolutionnaires de 1830, 1848, 1871. Les Lunaisiens. Isabelle Druet, jean-François Novelli, Arnaud Marzorati. Enregistré en juin 2011 à Paris.  1 cd Paraty productions.

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