CD. Mahler: symphonie n°5. Kubelik

Gustav Mahler: 5 ème symphonie. (Rafael Kubelik)

Nouvelle symphonie, nouvel acte de foi… Mais aussi sombre et parfois douloureux soit-il, le chant mahlérien est un combat pour la vie. Même s’il exprime une amertume terrifiante voire vertigineuse, l’acte musical chez Mahler dépasse les contingences réelles et concrètes car, en dépit des rictus et des contractions de l’esprit malmené, s’élève une prière pleine d’espoir.
Genèse. La Cinquième n’échappe pas au sentiment de l’inéluctable et du fatalisme. Symphonie du destin certes, et même d’un accablement terrible que Mahler développera encore dans la Sixième dont l’acier s’écoule dans la gangue d’un désespoir encore plus sombre.  Mais les angoisses sont fondées car le destin ne l’a pas épargné. Il a faillit mourir dans la nuit des 24 au 25 février 1901, à cause d’une hémorragie intestinale, soignée in extremis par des docteurs vigilants.
A l’été 1902, revenu à Mayernigg, Mahler peut compter auprès de lui sa jeune épouse Alma, musicienne et pianiste, qui s’appliquera à copier au propre la partition de la nouvelle Symphonie. Selon un rituel bien réglé, le compositeur travaille dans un ermitage au cœur de la forêt, une cabane en bois, propice au contact direct avec le motif naturel, si précieux pour son équilibre et son inspiration. Pour lui témoigner son amour, le musicien dédie à sa femme adorée, le lied Liebst du um schönheit. Fin août, tout est écrit, et Mahler invite Alma à écouter toute la symphonie au piano.
L’hiver suivant permet les derniers ajustements. La remise de la copie définitive est effective à l’automne 1903. L’éditeur C.F. Peters lui propose de publier la partition. Autre indice favorable, la création est présentée au sein des Gürzenich Konzerte de Cologne, comme l’événement de sa saison 1904/1095.
Mais Mahler prit de doute sur l’orchestration finale de la Symphonie pourtant déjà imprimée, décide d’en reprendre le manuscrit: il y rectifie les défauts d’une ouvrage qui est selon les mots d’Alma, une « symphonie pour percussions ».  Les versions se succèdent, et la dernière, celle de 1909, ne sera publiée qu’en 1964 !
Le patron de la société éditrice, Henrich Hinrischen, consterné par l’ampleur du déficit de la nouvelle Symphonie qui ne suscite pas le succès escompté, avait cessé toute nouvelle édition en dépit des promesses faites au musicien, de son vivant. Il est même prêt à supprimer les plaques d’impression et s’en ouvre au jeune Schönberg qui par réaction et consterné, écrit en 1912, un article de défense sur l’œuvre symphonique de Mahler.Auparavant la première a lieu à Cologne le 18 octobre 1904 par le Philharmonique de Cologne sous la direction du compositeur. Depuis la création triomphale de sa Troisième symphonie en 1902, Mahler jouit d’une renommée européenne. Or si le public applaudit, l’effet déconcerte les auditeurs et le lendemain, surtout lors de la création Viennoise, en 1905, les critiques se montrent à nouveau d’un violence néfaste et hargneuse.

Kubelik renforce le sentiment de rupture observé dans la Cinquième. Rompre avec les enchantements d’hier (bercements du Knaben Wunderhorn) pour renouveler le langage d’autant plus violent et abrupt que les derniers événements de la vie de l’auteur ont été tragiques. Il a eu le sentiment de jouer sa vie. L’orchestre fouille cette nouvelle odyssée qui puise dans la forme symphonique, et dans la volonté de structuration de l’écriture (nombreux rappels thématiques, citations des motifs précédents, réseau entre les épisodes, réexpositions…), les éléments d’une métamorphose de la sensibilité sous le jeu d’une prise de conscience renouvellée. Ainsi Mahler opte pour l’abandon de la forme sonate (dans le premier mouvement), pour des micros épisodes qui nourrissent la texture, le sentiment d’activité. Il y cite aussi les appels de la fanfare militaire dont il assistait, depuis la maison de ses parents à Iglau, aux démonstrations cérémonielles…
Le Scherzo affiche une santé presque insolente : ample développement de plus de 15 minutes, les mouvements de danse se fondent à la marche de la nature, en un flamboiement sauvage. L’Adagietto, ce lied sans paroles qui suit, connu pour être l’emblème musical de Mort à Venise de Visconti, se fait sous la baguette de Kubelik, ample respiration, irrépressible aspiration à l’au-delà, déjà préfiguration du finale du Chant de la terre et du dernier mouvement de la Neuvième symphonie, ces tremplins vers l’éternité rêvée.
Kubelik éclaire dans le cinquième et dernier mouvement, l’empressement d’en finir, et même le climat d’euphorie qui emporte finalement la partition sur un air de victoire. Mais une victoire qui a conscience de son élan factice. Nature équivoque et pluralité des lectures, l’esprit de la Cinquième pose plus d’interrogations qu’elle ne résout la problématique du héros : elle est dans ce balancement sérieux/parodique à l’échelle du monde, et exprime en miroir,  cet équilibre périlleux et imprévisible de forces chaotiques et antagonistes. Cette ambivalence structurelle, Kubelik l’a parfaitement comprise. C’est tout  ce qui donne sa saveur particulière à son intégrale Audite. Episme du héros combatif, mais aussi cynisme lié à l’expérience profonde du malheur. Action/ impossibilité. Optimisme/obsessions. Espérance/aigreur et cynisme.

Ernst Van Bek – mercredi 21 juin 2006

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