CD. Guillaume Connesson : Concerto pour violoncelle, Lucifer (Spinosi, 2013)

Connesson-Lucifer-cd-deutsche-grammophon-400CD. Guillaume Connesson : Concerto pour violoncelle, Lucifer (Spinosi, 2013). Tonale comme Escaich ou Hersant, la musique du Français Guillaume Connesson (nĂ© en 1970) nous touche par sa fabuleuse activitĂ© dramatique que colore une vĂ©ritable sensibilitĂ© orchestrale : sa rythmique trĂ©pidante (Ă©videmment proche des rĂ©pĂ©titifs amĂ©ricains dont surtout Reich ou Glass), sa prĂ©cision et son Ă©nergie engageant toutes les ressources de l’orchestre s’affirment en particulier ici, dans deux Ĺ“uvres Ă  l’instrumentation choisie et changeante, surtout immĂ©diatement accessibles, affirmant une narration et une imagination proche de l’opĂ©ra : son Concerto pour violoncelle et surtout le ballet Lucifer qui allie une ivresse lyrique Ă©perdue Ă  un sentiment de dĂ©sespĂ©rance maudite (certainement liĂ©e Ă  la figure descendante de l’archange dĂ©chu, porteur de lumière, finalement vouĂ© aux tĂ©nèbres). La richesse de l’Ă©criture exprime cette tragĂ©die intime qui surgit malgrĂ© l’Ă©lan des danses explicites, le mouvement souvent irrĂ©pressible des Ă©pisodes mis en musique…  Le quadra offre dans ce nouvel album Ă©ditĂ© par Deutsche Grammophon, une fabuleuse traversĂ©e orchestrale que de plus rĂ©centes inflexions nuancent quelque peu : son goĂ»t de la voix et de l’opĂ©ra rĂ©cent (inĂ©luctable aboutissement), une nouvelle ivresse plus introspective (cantate Athanor de 2003), affinent encore un parcours musical des plus convaincants. 

pernoo jerome violoncelle.png_srz_225_180_75_22_0.50_1.20_0.00_png_srzComposĂ© en 2008, sur une proposition du soliste JĂ©rĂ´me Pernoo (crĂ©ateur de la partition Ă  Paris), le Concerto pour violoncelle et orchestre est une sorte de théâtre instrumental oĂą l’instrument brille comme une vĂ©ritable “voix humaine”.  Toujours fougueux, le chef Spinosi comprend les reliefs d’une Ă©criture très dramatique, soucieuse aussi de couleurs et d’Ă©quilibre entre soliste et ensemble. En formation chambriste (format Mozart enrichi de percus), les instrumentistes dĂ©ploient un tapis clair et transparent sur lequel le violoncelle affirme son tempĂ©rament lyrique et virtuose. Toujours inspirĂ© par des images fortes, Connesson avoue avoir Ă©tĂ© frappĂ© pour le dĂ©but de son Concerto (premier mouvement « Granitique »), par le spectacle grandiose et minĂ©ral des blocs de glaces de l’Antarctique, montagnes posĂ©es sur le bleu de la mer… A la force de l’image primitive rĂ©pond une musique toute en contrastes calibrĂ©s. Entre tension d’abord, puis dĂ©tente et lumière, la partition se dĂ©roule en 5 mouvements enchainĂ©s dont la diversitĂ© formelle et les moyens techniques requis, ont Ă©tĂ© rĂ©solus par le violoncelliste crĂ©ateur. Un Ă©change productif entre Pernoo et Connesson dont profitent indiscutablement l’efficacitĂ© de l’Ĺ“uvre, sa densitĂ© structurelle, son unitĂ©.

Contrastant avec l’âpretĂ© des deux premiers Ă©pisodes (granitique et vif), le scherzo liquide prĂ©pare Ă  la sĂ©quence “paradisiaque” qui Ă©voque le jardin des HespĂ©rides, sorte de passĂ© perdu, temps miraculeux, celui de l’enfance quand paraĂ®t l’orgue de verre… une immersion très rĂ©ussie qui sĂ©duit immĂ©diatement par son caractère vaporeux, suspendu, instrumentalement serti de trouvailles en combinaisons et assemblages de timbres très raffinĂ©s, immĂ©diatement / efficacement Ă©vocatoires (bruits, murmures, seconds chants manifestant l’activitĂ© permanente de l’orchestre, Ă©cho compatissant Ă  la plainte du violoncelle). Le soliste rĂ©alise la transe finale oĂą explosent les tensions contenues, mouvement de libĂ©ration qui s’Ă©lève progressivement vers la lumière.

Le ballet Lucifer : la chute de l’archange

CLIC D'OR macaron 200CrĂ©Ă© Ă  Pau le 24 juin 2011 par le Ballet de Biarritz et l’Orchestre de Pau Pays de BĂ©arn, le ballet Lucifer met en musique le propre livret du compositeur avec toutes les ressources d’un orchestre symphonique auquel Connesson ajoute un synthĂ©tiseur. C’est un traitement libre et personnel de la figure lucifĂ©rienne que le compositeur enrichit encore en y joignant celles de PromĂ©thĂ©e et du Graal. PromĂ©thĂ©en, Lucifer dans l’AntiquitĂ© est le porteur de lumière, sa satanisation est plus tardive. DĂ©vorĂ© par le dĂ©sir de puissance, il sait renoncer Ă  l’amour et règne ainsi sur les enfers. L’oeuvre, fresque symphonique en 7 mouvements, rĂ©capitule les avatars de Lucifer causĂ©s par sa rencontre malheureuse avec l’humanitĂ© : par son amour impossible et interdit, il chute, devient fou, renonce Ă  l’amour, s’abandonne Ă  sa nature satanique et tĂ©nĂ©breuse. Le ballet rĂ©capitule cette descente infernale. La partition dĂ©voile le tempĂ©rament narratif et souvent poĂ©tique d’un Connesson coloriste, qui sur les traces de Roussel entre autres, est capable de motricitĂ© rythmique, d’une orchestration fouillĂ©e, en quĂŞte de jaillissement permanent.

Au dĂ©but (premier Ă©pisode, le couronnement), Lucifer, superbe archange, est le souverain adorĂ©, objet de toutes les attentions : il sera bientĂ´t ceint de la couronne d’Ă©meraude mais agitĂ©, pense Ă  tout ce qu’il ne connaĂ®t pas en dehors des nuĂ©es…  suractivitĂ©, allĂ©gresse dyonisiaque, l’orchestre rĂ©vèle la vraie nature de Lucifer, son indomptable curiositĂ©, sa volontĂ© non maĂ®trisĂ©e, son dĂ©sir irrĂ©flĂ©chi, et fatal. Suit tel un scherzo fantastique, la descente de Lucifer parmi les hommes (le voyage) oĂą l’orchestre exprime le manteau immatĂ©riel et mouvant qui porte l’Archange merveilleux et lumineux… Avec l’Ă©pisode qui suit, et qui forme le centre du ballet, La Rencontre, Connesson atteint son meilleur, dĂ©voilant une subtilitĂ© instrumentale irrĂ©sistible, tĂ©moignant de la nature humaine voire lascive du Lucifer envoĂ»tĂ© par la plus belle femme terrestre : attraction, sĂ©duction, fusion charnelle et sensuelle de plus en plus explicite : le hĂ©ros ne peut s’empĂŞcher de succomber au dĂ©sir que suscite la Femme sirène.

Plus dramatiques, le Procès du Lucifer sĂ©ditieux, et surtout sa Chute sont de brefs tableaux expressionnistes tout autant saisissants. Lucifer est exilĂ© dans l’Ailleurs dont l’Ă©vocation rejoint le long dĂ©veloppement de la Rencontre (plus de 8mn), et exprime toutes les contradictions qui font pourtant l’identitĂ© profonde de Lucifer. Lande dĂ©nudĂ©e, l’espace lui renvoie sa solitude et son impuissance, son Ă©ternelle faute : la colère et la folie, la haine l’emportent alors, et dans une bacchanale grotesque, l’Archange dĂ©chu engendre son propre peuple de monstres qui l’acclame comme un nouveau souverain. IntĂ©rieure, mystĂ©rieuse, plus finement psychologique, l’Ă©criture parvient Ă  peindre la transformation maudite du porteur dĂ©finitivement abĂ®mĂ© dans les tĂ©nèbres. Efficace, nuancĂ©e, la partition emporte par son Ă©nergie scintillante. Très belle rĂ©vĂ©lation. Lucifer est de loin l’une des meilleures partitions de Guillaume Connesson. Logiquement CLIC de classiquenews de septembre 2014.

agenda, concert

pernoo jerome violoncelle.png_srz_225_180_75_22_0.50_1.20_0.00_png_srzJĂ©rĂ´me Pernoo joue le Concerto pour violoncelle de Guillaume Connesson, le 18 septembre 2014 au Festival Les vacances de Monsieur Haydn (10ème Ă©dition, concert d’ouverture), La Roche Posay, Gymnase, 21h). 

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