CD. Les Rois de Versailles. Miguel Yisrael, luth (1 cd Brilliants classics, 2014)

devisee pinel luth miguel yisrael les rois de versailles louis XIIICD Ă©vĂ©nement, compte rendu critique. Les Rois de Versailles. Miguel Yisrael, luth. Suites de Robert de VisĂ©e, Germain Pinel (1 cd Brilliants classics, 2014). Autant Louis XIV fut fastueux et solennel, majestueux et presque dĂ©clamatoire (sans cependant ĂŞtre pompeux : voilĂ  l’Ă©quilibre mythique d’un Lully), autant son père, Louis XIII, premier inventeur du mythe versaillais, fut rĂ©servĂ©, introspectif et secret. Sans effet dĂ©coratif ni tentation de dĂ©monstration narcissique, le luthiste Miguel Yisrael confirme ici son Ă©tonnante maĂ®trise de l’instrument dont il sait explorer chaque nuance expressive avec ce style et cette pudeur qui convainquent. Au VisĂ©e dĂ©jĂ  connu, l’interprète associe plusieurs Suites signĂ©es Germain Pinel, vĂ©ritable poète alchimiste dont la sensibilitĂ© aussi virtuose que resserrĂ©e Ă©poustoufle par son sens de l’Ă©conomie et de l’intensitĂ©.

CLIC D'OR macaron 200Ce remarquable programme dans les champs saturniens d’un souverain mĂ©lancolique, dĂ©bute avec la première des deux Suite de Robert de VisĂ©e (circa 1665-1733) : Hymne et hommage au dĂ©funt d’abord ” le tombeau de Tonty”: Allemande (plage 1) d’une dĂ©pression mĂ©lancolique et Ă©lĂ©gante dont la finesse allusive est exemplairement conduite : Ă©loquente, prĂ©cise et claire, la digitalitĂ© du luthiste Ă©merveille par sa justesse et sa constante pudeur. Comme une langueur et un profond poison qui Ă©treint et berce le coeur.

Plus alerte et vive, la Gavotte qui suit (plage 2) permet de recouvrer ses esprits. Superbement investie, – et notre sĂ©quence favorite La Montfermeil : rondeau (plage 3) ne fait pas que captiver : elle confirme un talent exceptionnel pour l’allusion et la justesse poĂ©tique. Pour classiquenews, Miguel Yisrael est bien le prince du luth, un artiste hors norme capable de s’imposer dans la maĂ®trise du plus exigeant des instruments. :  chaque reprise offre une variation d’accents, signe d’une constante richesse agogique, rĂ©vĂ©lant la grande maĂ®trise dynamique de l’interprète. Comment ne pas penser
froissement, affleurement, palette extraordinairement flamboyante de sonoritĂ©s produites par les cordes pincĂ©es, en une sensualitĂ© sousjacente qui tempère la fausse austĂ©ritĂ© d’un Pinel ainsi redĂ©couvert.

Le Tombeau du Vieux Gallot (autre Allemande aux nuances plus riches et confondantes encore) est un retour Ă  la dĂ©licatesse suggestive du dĂ©but : l’Allemande de Tonty Ă  laquelle succède ce Gallot qui marque tout autant l’esprit par son Ă©vanescence, pudeur Ă  demi mots, tout aussi dĂ©veloppĂ©e en durĂ©e, d’une langueur extrĂŞme et lĂ  encore la finesse de l’interprète captive par son sens de l’allusion, entre repli du deuil et la vivacitĂ© du souvenir suscitĂ© comme un portrait du dĂ©funt honorĂ©. Les graves somptueusement conduits et amenĂ©s selon un tactus qui suit la respiration du pleur.

Allusif et recueilli, juste et poète, Miguel Yisrael n’oublie pas pour autant la nonchalance inouĂŻe, ce basculement plus relachĂ© des Chaconnes du Grand siècle, un art oĂą excelle le modèle entre tous, Lully, et ses suiveurs, dont les VisĂ©e et surtout comme nous le verrons plus loin, Pinel. Ainsi la Chaconne de la plage 5 est un autre accomplissement, entre dĂ©termination, balancement, suspension, port et tension, suprĂŞme rĂ©alisation entre le faire et le laisser faire… souplesse du jeu, ductilitĂ© voilĂ©e infiniment mĂ©lancolique du style laissent sans voix.

CD. Miguel Yisrael : le luth, roi de Versailles !L’intĂ©rĂŞt du nouveau disque de Miguel Yisrael n’est pas tant d’affirmer l’inspiration de VisĂ©e au luth que de souligner la profonde inspiration d’un maĂ®tre absolu ici, son prĂ©dĂ©cesseur Germain Pinel (circa 1600-1661), vĂ©ritable mythe musical dont Miguel Yisrael restitue l’absolue singularitĂ©.Le luthiste nous rĂ©gale littĂ©ralement en jouant aux cĂ´tĂ©s de la Suite en RĂ© mineur plus connue, les deux inĂ©dites Suite en Fa majeur et en Sol mineur, d’une dĂ©licatesse allusive arachnĂ©nenne. ici, la maturitĂ© inouĂŻe du musicien rejoint l’Ă©criture de Pinel si essentiellement française, raffinĂ©e et naturelle, d’un charme irrĂ©sistible. Moins dĂ©veloppĂ©, plus essentiel et secret, l’art de Pinel en quelques miniature de moins de 3 mn, autour de 2 mn et mĂŞme 1 mn, exprime chaque sentiment avec une profondeur inĂ©galĂ©e. Sa maĂ®trise du luth fascine davantage encore après une “entrĂ©e du luth” (plage 6) quasi fantomatique, par un art consommĂ© de la danse et de la litote chorĂ©graphique : l’Allemande (7) est calme, paisible presque sans tension ni menace. Plus dĂ©licate car d’une dĂ©veloppement moins Ă©vident et manifeste, la Courante centrale (8) Ă©tonne cependant par sa concision structurelle et sa fugacitĂ© qui exige du luthiste une maĂ®trise absolue dans la durĂ©e mĂŞme courte de la pièce.

La Sarabande (9), en première mondiale, est l’une des sĂ©quences les plus dĂ©veloppĂ©es de la Suite : langeur infinie et suspendue d’un temps rĂ©volu oĂą la puissance de l’Ă©vocation ressuscite jusqu’au sentiment que l’on pensait enfoui et enseveli. La force du luth tient Ă  cette puissance, Ă  cette violence de la rĂ©itĂ©ration : Miguel Yisrael se situe Ă  cette hauteur de ton, un maĂ®tre luhtiste unique Ă  ce jour. A la langueur de la Sarabande antĂ©rieure, Pinel ajoute aussi  dans le Branle des Frondeurs, une fluiditĂ© renouvelĂ©e d’une ivresse suspendue oĂą rayonne un balancement hypnotique, d’esprit essentiellement chorĂ©graphie : le lâcher prise se double d’une dĂ©termination Ă©lĂ©gantissime lĂ  encore, emblème d’un interprète dĂ©cidĂ©ment unique.

Conclusion de la Suite, la Gigue (plage 11)semble libérer toute la tension précédemment mesurée, contenue, comme muselée par le cadre ? Cette Suite en D minor est la perle du programme  : elle concentre la pensée saturnienne, essentielle, en rien démonstrative de Pinel, si proche en cela de son frère en peinture, le futur Watteau (de la génération suivante).

Autre somptueuse rĂ©alisation, La Suite en Fa (plages 12 Ă  17), de surcroĂ®t inĂ©dite, enregistrĂ©e en première mondiale. Le PrĂ©lude (12) affirme une douceur extrĂŞme : l’Ă©loquence souple et très onctueuse de la Courante (14), admirablement Ă©noncĂ©e subjugue par son dĂ©liĂ© Ă©lĂ©gantissime. MĂŞme sentiment d’extase et d’accomplissement pour la Sarabande (15), plus noble et majestueuse encore et aussi d’une tendresse exquise. Le final indiquĂ© “double” (17) sĂ©duit par cette agilitĂ© souveraine dont l’extrĂŞme virtuositĂ© et la souplesse agogique font merveille.

 

 

 

Miguel Yisrael dévoile le luth de Louis XIII

Pudeur allusive, miracle de poésie langoureuse

VisĂ©e paraĂ®t presque trop Ă©vident et trop clair comparĂ© Ă  la complexitĂ© trouble et ambivalente de Pinel. Justement la dernière Suite de Pinel (en RĂ© mineur), Ă©galement enregistrĂ©e en première mondiale est un autre apport majeur de ce programme ciselĂ© : elle est mĂŞme d’un ton plus fluide encore, plus naturel, d’un eau raffinĂ©e et concise Ă  laquelle le jeu tout en nuances de Miguel Yisrael restitue ses vibrations Ă©tonnantes, la science des couleurs intĂ©rieures, un sens de la progression Ă©tonnant qui ne sacrifie Ă  aucun cadre formel attendu. L’Allemande berce par sa tendresse et ses passages harmoniques souvent surprenants. C’est d’ailleurs le mouvement le plus dĂ©veloppĂ© (3mn24!, plage 24). Le jeu semble suivre, proche de l’improvisation, les mĂ©andres mystĂ©rieux de l’âme humaine. Très rĂ©servĂ©e et pudique jusqu’Ă  l’effacement, la Courante 25) s’impose tout autant malgrĂ© sa fugacitĂ© par sa finesse articulĂ©e.
A quelle ” Sçavante ” fut destinĂ©e cette Sarabande d’une fermetĂ© de maintien et d’une intelligence supĂ©rieure (plage 26)? Le ton est celui d’une sĂ©rĂ©nitĂ© nouvelle comme d’un renoncement en forme d’accomplissement.

yisrael-miguel-luth-xvii-582-594-actualites-1_Miguel-Yisrael,-lutenist(c)Jean-Baptiste-MillotEntre retenue et langueur, mystère et Ă©nigme, Miguel Yisrael se distingue dĂ©finitivement. Enfin la dernière Chaconne (27), et la plus longue du cycle (3mn) Ă©merveille comme un balancement enivrĂ©, repliant au fur et Ă  mesure de son avancĂ©e, sa robe Ă©nigmatique, resserrĂ©e dans un mystère final. La maturitĂ© du jeu, sa finesse et son intelligence suggestives font tout le miracle de ce disque enchanteur : c’est un hommage inouĂŻ aux grands luthistes du premier XVIIème français. Ainsi le luth renaĂ®t de ses cendres : alors que tant de thĂ©orbistes et guitaristes cultivent la facilitĂ©, Miguel Yisrael s’entĂŞte avec grâce et Ă©lĂ©gance sur le luth (ici Ă  11 chĹ“urs). Miroir d’un Roi taciturne et solitaire, au goĂ»t exquis, le luth est bien comme l’indique le titre du cd de Miguel Yisrael, le vrai Roi de Versailles.
L’interprète ne fait pas que signer son meilleur disque : il est aussi Ă  la charnière de sa carrière, un tremplin s’ouvre Ă  lui que croise aussi une nouvelle aventure internationale oĂą le luth a plus que jamais toute sa place (lire notre entretien exclusif avec le luthiste Miguel Yisrael). Pour la rĂ©habilitation et le jeu retrouvĂ© du luth, aucun doute : ce disque superlatif comptera. Une borne pour la rĂ©surrection du luth ? Cd Ă©vĂ©nement : CLIC de classiquenews en janvier 2015.

 

 

Miguel Yisrael, luth. Les Rois de Versailles : Robert de Visée, Germian Pinel : Suites pour luth. 1 cd Brilliants classics. Enregistré en juin 2014 (Cessigny, France). LIRE aussi notre compte rendu critique en anglais, traduction de Sandy Hackney

 

 

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